Hobbes (1588-1679)
Hobbes est généralement considéré comme l'un des fondateurs de la pensée politique moderne. L'expérience de la guerre civile anglaise (et des diverses guerres religieuses qui ont lieu sur le continent depuis plus d'un demi-siècle) a joué un rôle fondamental dans la mise en place de sa philosophie politique. En effet, Hobbes définit la condition naturelle de l'homme (l'état de nature), celle qui précède la vie en société, comme une situation de guerre de chacun contre chacun.
La thèse fondamentale de Hobbes est que les hommes abandonnés à eux-mêmes, c'est-à-dire en l'absence d'un pouvoir central suffisamment fort pour leur imposer par la crainte le respect de lois, vont se livrer à une guerre incessante les uns contre les autres. Il est clair que Hobbes a vu dans la guerre civile anglaise une confirmation de cette intuition philosophique. Mais surtout, Hobbes est persuadé que toute fondation religieuse de l'association politique est vouée à l'échec, car les différences religieuses sont trop importantes et trop profondes pour permettre un accord entre les individus. C'est la raison pour laquelle Hobbes va donc chercher dans la raison et dans la poursuite de l'intérêt individuel les fondements de l'ordre social. En ce sens Hobbes est parfaitement moderne et sa pensée politique anticipe certaines des hypothèses fondamentales des réflexions contemporaines.
Hobbes nous propose donc une philosophie politique qui ne repose sur aucune transcendance et qui fait surgir l'ordre social d'un contrat entre des individus rationnels. À nouveau cette idée d'un contrat social, par la suite reprise entre autres par Rousseau, était destinée à jouer un rôle central dans toute la période moderne. On peut dire sans crainte de se tromper que, dans une large mesure, cette façon de concevoir l'ordre social est encore la nôtre. Car même si Hobbes n'était pas un démocrate, en pensant la société à partir de la notion de contrat, il a placé au centre de sa philosophie ce qui deviendra une des caractéristiques fondamentales des démocraties modernes, à savoir : qu'un pouvoir politique n'est légitime que s'il repose sur le consentement de ceux qui lui sont soumis.
EXTRAIT DU LÉVIATHAN (8.3A)
La seule façon d'ériger un [...] pouvoir commun, apte à défendre les gens de l'attaque des étrangers, et des torts qu'ils pourraient se faire les uns aux autres, et ainsi à les protéger [...] c'est de confier tout leur pouvoir et toute leur force à un seul homme, ou à une assemblée, qui puisse réduire toutes leurs volontés, par la règle de la majorité, en une seule volonté. Cela revient à dire: désigner un homme ou une assemblée, pour assumer leur personnalité; et que chacun s'avoue et se reconnaisse comme l'auteur de tout ce qu'aura fait ou fait faire, quant aux choses qui concerne la paix et la sécurité commune, celui qui a ainsi assumé leur personnalité que chacun par conséquent soumette sa volonté et son jugement à la volonté et au jugement de cet homme ou de cette assemblée. [...] la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée République.
Thomas Hobbes, Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, 1651.
EXTRAIT DU LÉVIATHAN (8.3B)
Telle est la génération de ce grand Léviathan, ou plutôt pour parler avec plus de révérence de ce dieu mortel, auquel nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. Car en vertu de cette autorité qu'il a reçue de chaque individu de la République, l'emploi lui reste conféré d'un tel pouvoir et d'une telle force, que l'effroi qu'ils inspirent lui permet de modeler les volontés de tous, en vue de la paix à l'intérieur et de l'aide mutuelle contre les ennemis de l'extérieur. En lui réside l'essence de la République, qui se définit: une personne unique telle qu'une grande multitude d'hommes sont faits, chacun d'entre eux, par des conventions mutuelles qu'ils ont passés l'un avec l'autre, l'auteur de ses actions, afin qu'elle use de la force et des ressources de tous, comme elle le jugera expédient, en vue de leur paix et de leur commune défense.
Thomas Hobbes, Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, 1651.
La contribution de Hobbes ne se limite pas là. Deux autres notions fondamentales de la pensée politique moderne se retrouve déjà dans sa philosophie. La première est celle de souveraineté au sens où nous l'entendons. C'est-à-dire que le législateur n'est pas limité dans son activité par autre chose que les lois qu'il se donne à lui-même, que nulle transcendance religieuse ou naturelle ne vient limiter son pouvoir de légiférer. La seconde, que l'on retrouve dans le deuxième des textes de Hobbes présentés plus haut, est celle de représentation. L'idée que le pouvoir politique représente la volonté de ceux qui lui sont soumis et que les décisions du pouvoir souverain ne sont pas simplement ses décisions à lui, mais aussi celles de chacun des citoyens.
Si la notion de contrat social a exercé une influence importante sur la pensée moderne, il est un autre concept hobbesien qu'on retrouve aujourd'hui au coeur de nombreuses réflexions contemporaines: c'est celui d'égoïsme rationnel. Hobbes est en effet sinon le premier, du moins un des premier, à formuler la conception de l'individu comme un égoïste rationnel qui cherche à maximiser son propre intérêt. Cette conception de l'individu qui est au coeur de la pensée économique, mais aussi de plusieurs courants en pensée politique, en philosophie morale et même en psychologie sociale, est déjà placée par Hobbes au centre de sa philosophie. En un sens Hobbes est par plusieurs côtés beaucoup plus près du XXe siècle qu'il ne l'est des XVIIIe et XIXe.
