L'observation et la lecture des maîtres antiques
Nulle part mieux qu'en astronomie peut-on illustrer les conflits entre le mouvement des connaissan ces et la volonté de protéger l'héritage des anciens.
Ainsi Copernic (1473-1543), dont on emprunta le nom pour désigner la révolution Copernicienne où le Soleil remplace la terre au centre du monde, était plus près de Platon que de Képler (1571-1630). Copernic était chanoine et administrateur ecclésiastique. Après avoir fait de longues études de mathématiques, de droit et de médecine en Italie, il pratiquait cet art. C'est pourquoi s'intéressa à l'astronomie puisqu'il partageait la croyance de l'époque : les médicaments devaient être prescrits en fonction du mouvement planétaire : il était iatromathématicien!
Son traité, le De revolutionibus orbium celestium, publiée en 1543, juste avant sa mort, au terme de longues années de réflexion et de recherche, devrait être vu avant tout comme une tentative de sauver le système de Ptolémée en préservant le privilège du mouvement circulaire uniforme. Dans l’extrait qui suit Copernic présente ses idées astronomiques, comme en les vulgarisant, mais en fait en les coulant dans un modèle élaboré par les commentaires scolastiques. L’exemple des bateaux en mouvement se retrouvaient en effet chez Jean Buridan( 1295-1358) puis chez Nicolas Oresme (1320-1382) traducteur et commentateur d’Aristote et qui avait développé l’hypothèse de la rotation de la terre.
Mais laissons aux disputations des philosophes [de décider] si le monde est fini ou infini ; nous sommes [en tout cas] certains que la terre entre ses pôles, est limitée par une surface sphérique. Pourquoi donc hésiterions-nous plus longtemps de lui attribuer une mobilité qui peut s'accorder par sa nature avec sa forme, plutôt que d'ébranler le monde entier dont on ignore et ne peut connaître les limites? et n'admettrions-nous pas que la réalité de cette révolution quotidienne appartient à la terre, et son apparence seulement au ciel ! Et qu'il en est par conséquent comme lorsqu'Énée (chez Virgile) dit : nous sortons du port et les terres et les villes reculent.
En effet, lorsqu'un navire flotte sans secousses, les navigateurs voient se mouvoir, à l'image de son mouvement, toutes les choses qui lui sont extérieures et inversement ils se croient être en repos, avec tout ce qui est avec eux. Or, en ce qui concerne le mouvement de la terre, il se peut que c'est de façon pareille que l'on croit le monde entier se mouvoir autour [d'elle]. Mais que dirons-nous donc touchant les nuages et les autres choses flottant dans l'air, ainsi que celles qui tombent ou inversement tendent vers le haut ? tout simplement que, non seulement la terre, avec l'élement aqueux qui lui est joint, se meut ainsi, mais encore une partie non négligeable de l'air et toutes les choses qui, de la même manière, ont un rapport avec la terre. Soit que l'air proche de la Terre, mélangé de matière terrestre et aqueuse, participe de la même nature que la terre, soit que ce mouvement de l'air soit un mouvement acquis, dont il participe sans résistance par suite de la contiguïté et du mouvement perpétuel de la terre.
N. Copernic, Des Révolutions des orbes célestes, livre I, chap. 8.
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| Copernic d'après Icones seve imagines virorum literis illustrium, Nicolai Reusneri ic. Strasbourg, 1590. |
Le système de Ptolémée (100?-170?) exposé dans son traité intitulé dans sa traduction arabe l'Almageste, pourrait être représenté comme un emboîtement de sphères concentriques translucides, un peu comme les couches d'un oignon, auxquelles étaient accrochées les astres visibles puis les étoiles et au centre desquelles se trouvaient la terre.
Ptolémée, et à sa suite les astrologues/astronomes, avaient recours à des raffinements théoriques pour représenter les irrégularités qu'ils observaient dans le mouvement des planètes. Ainsi, la trajectoire des planètes était déterminée par un double mouvement de rotation: la planète décrit un premier cercle, l’épicycle, dont le centre tourne autour de la terre : c’est le cercle déférent qui est excentrique par rapport au centre de la terre. De plus le mouvement du centre de l'éclyptique n’est régulier que par rapport à un point dit centre de l'équant aligné sur une droite reliant le centre de la terre et le centre du déférent. Ces "artifices" expliquent pourquoi la planète est donc plus lumineuse lorsqu'elle parcourt la partie interne, plus proche de la terre, de l'épicycle.
Copernic avait sans doute pour but de simplifier ce système en maintenant, comme un platonicien convaincu, la préséance du mouvement circulaire uniforme, mouvement propre de la sphère et qui, seul, peut ramener le passé et expliquer la régularité et la répétition des phénomènes astronomiques. Si les mouvements des planètes nous apparaissent comme inégaux c'est donc que la terre n'est pas au centre des cercles sur lesquels les astres se meuvent; et pour nous, qui regardons de la terre les mouvements de ces astres, à cause de leur éloignement inégal, ils apparaissent plus grands lorsqu'ils sont près que lorsqu'ils sont éloignés. Ainsi des mouvements égaux des orbes nous paraissent inégaux.
De cet épisode nous devrions retenir deux conclusions : d'abord Copernic ne put mener à bien son travail qu’en s’abreuvant à de multiples sources classiques nouvellement imprimées et ensuite qu’il semble que sa "découverte" fut d'abord dictée par un motif philosophique plus que par une appréciation nouvelle des faits. D'autres astronomes allaient bientôt préciser les observations grâce à de nouvelles techniques, à de nouveaux instruments.
Impact limité de cette révolution en devenir
L'œuvre de Copernic, publié en 1543 à plus de deux cent exemplaires , puis rééditée en 1566, sera malgré tout peu lu. Quelques astronomes et astrologues l'utilisèrent et peuvent être qualifiés d'héritiers, mais seuls une dizaine d'entre eux pourraient être assimilés à des partisans ou des disciples qui reprendraient à leur compte les conclusions de Copernic.
Ainsi dans le passage suivant, qui est extrait du chapitre deux du livre quatrième des Six Livres de la République (1576), Jean Bodin décrit les moyens de prévoir l’avenir des républiques et des villes en se fondant sur leur horoscope. Ce faisant il passe en revue et corrige les calculs de plusieurs astrologues et juge le système de Copernic en ces termes :
Quant à ce que dit Copernic, que les changemens et ruïnes des Monarchies sont causees du mouvement de l'Eccentrique, cela ne merite point qu'on en face ni mise ni recepte : car il suppose deux choses absurdes : l'une, que les influences viennent de la terre, et non pas du ciel : l'autre, que la terre souffre les mouvements que tous les Astrologues ont tousjours donné aux cieux, horsmis Eudoxe : encores est-il lus estrange de mettre le Soleil au centre du mont, et la terre à cinquante mil lieues loin du centre : et faire que partie des cieux et des planettes soyent Mobiles, et partie immobiles. Ptolemee rejecta l'opinion d'Eudoxe par arguments vraysemblables, ausquels Copernicus a bien respondu : à quoy Melanchthon seulement a repliqué de ce verset* :
Dieu au ciel a posé,
Palais bien composé
Au soleil pur et monde :
Dont il sort ainsi beau,
Comme un espoux nouveau,
De son paré pourprix:
Semble un grand Prince à voir,
S'esgayant pour avoir,
D'une course le prix.
D'un bout des cieux il part,
Et attaint l'autre part,
En un Jour, tant est viste.
Aussi pouvoit-il dire que Josué commanda au Soleil et à la Lune d'arrester leurs cours : mais à tout cela on peut respondre que l'Escriture s'accommode à notre sens : comme quand la Lune est appellee le plus grand luminaire aptes le Soleil, qui neantmoins est la plus petite de toutes les estolles, horsmis Mercure.
Erreur de Copernic :
Mais il y a bien une demonstration, de laquelle personne jusques ici n'a usé contre Copernic, c'est à sçavoir que jamais corps simple ne peut avoir qu'un mouvement qui luy soit propre : comme il est tout notoire par les principes de la science* naturelle : puis donc que la terre est l'un des corps simples, comme est le ciel et les autres elements, il faut necessairement conclurre, qu'elle ne peut avoir qu'un seul mouvement qui luy soit propre : et neantmoins Copernic luy en assigne trois tous différents, desquels il n'y en peut avoir qu'un propre : les autres seroyent violents, chose impossible : et par mesme suite impossible que les changements des Republiques viennent du mouvement de l'Eccentrique de la terre.
Ce texte énonce, outre la paraphrase du texte biblique, l’objection principale qui peut être adressée au système de Copernic : il est inconsistant avec la physique aristotélicienne, il va à l’encontre de la "science naturelle" de l’époque. L'Église elle-même ne mit son livre à l'index qu'en 1616, en lui reprochant principalement de prendre des hypothèses pour la réalité. Entre temps Tycho Brahe avait publié un recueil de lettres astronomiques où il exposait à la fois ses arguments et les arguments contraires de certains de ses rivaux coperniciens: il contribua ainsi à la définition du débat et à la véritable révolution qu'amorça Kepler avec la publication en 1609 de son Astronomia nova. En conclusion il semble que la dite révolution copernicienne soit plus une "fiction inventée et perpétuée par les historiens" selon l’expression de I.B. Cohen.
Du monde clos à l'Univers infini
Il faut dire un mot de ce philosophe dominicain, et il est difficile de le qualifier autrement, Giordano Bruno, que sa condamnation et son sacrifice, en 1600, par l'Église ont rendu célèbre. Bruno imagina un monde infini peuplé d'une infinité de soleils autour desquels tourneraient autant de planètes. Cette cosmologie chimèrique devait manifester l'omnipotence divine. Ces spéculations étaient peut-être le signe qu'une révolution astronomique était en cours mais elles étaient surtout le fait d'un esprit surchauffé et sans base astronomique. Elles ne peuvent donc être associées à une nouvelle vision du monde qui auraient été largement répandue à l’époque. Il s’agit bien plus, comme le montre le passage suivant, d’une méditation théologique où l’on remarquera la présence de thèmes mathématiques : l'infini et les probabilités.
Mais nous qui prêtons attention non pas aux ombres de l'imagination, mais aux choses mêmes, nous qui considérons un corps aérien, éthéré, spirituel, liquide, un vaste réservoir de mouvement et de repos, immense même et infini - il nous faut au moins l'affirmer, puisque ni les sens ni la raison ne nous en font voir la fin -, nous savons avec certitude qu'étant l'effet et le produit d'une cause infinie et d'un principe infini il doit être infiniment infini quant à se capacité physique et quant à son mode d'être. Et je suis certain que Nundinio, non plus que ceux qui exercent le magistère de l'entendement, ne pourra jamais établir (fût-ce avec une demi-probabilité) que notre univers corporel ait une limite, et que par conséquent les astres contenus dans son espace soient en nombre fini. Ni que cet univers connaisse un centre et milieu naturellement déterminé.
G. Bruno, Le Banquet des Cendres

