Machiavel et More
Le Prince, de Nicolas Machiavel, et L'Utopie, de Thomas More, sont les ouvrages politiques les plus connus de la Renaissance. Machiavel (1469-1527) est un humaniste de la première génération, c'est-à-dire de celle qui est plus critique envers Rome et qui est aussi plus paganisante. More (1478-1535), quant à lui, appartient à l'humanisme chrétien, tout comme son ami Érasme. La Florence de Machiavel, celle des Médicis et de Savonarole, a peu à voir avec l'Angleterre de More qui, sous la gouverne d'Henri VIII, vit le schisme anglican.
Ces deux auteurs ont une carrière politique importante. Machiavel est secrétaire de la seconde chancellerie et ambassadeur itinérant auprès des armées, des souverains italiens et étrangers (César Borgia, Louis XII, Maximilien I). Il sert sous la République et sous les Médicis. En dédicaçant Le Prince (1513) à Laurent de Médicis, Machiavel espère retrouver un emploi au sein de l'administration florentine, mais l'ouvrage n'a pas l'effet escompté.
More est sous-shérif de la cité de Londres, ambassadeur, membre du Conseil privé d'Henri VIII et Grand Chancelier d'Angleterre. Toute sa vie, il mène une lutte sans merci contre le protestantisme. L'existence de son Utopie (1516) semble tout à fait ignorée par le prince d'Angleterre. Sans doute n'est-elle pour lui qu'un divertissement quelconque et c'est en fait ce que prétend More à son sujet. En 1532, More démissionne de son poste quand Henri VIII se sépare de Rome pour divorcer de Catherine d'Aragon et épouser Ann Boleyn, parce que le pape refuse d'annuler son mariage. En 1534, sur les conseils de Thomas Cromwell, devenu Grand Chancelier, Henri VIII fait voter l'" Acte de suprématie " par lequel le roi devient le chef suprême de l'Église. Du même coup, il supprime les monastères et sécularise leurs biens. Le 6 juin 1535, More est décapité pour être resté fidèle au pouvoir de Rome.
Le réalisme politique
On connaît encore aujourd'hui toute la popularité du Prince de Machiavel et on sait aussi que cet ouvrage a été le livre de chevet de bien des souverains (Charles Quint, Henri IV, Christine de Suède et Napoléon) ; l'un d'eux, Frédéric le Grand, a même écrit un Anti-Machiavel. Le Prince a eu un tel impact parce que, d'une part, on y trouve une conception laïque de l'État où la politique est dorénavant perçue comme une réalité purement humaine. La religion n'est donc plus une fin, mais un moyen parmi d'autres pour gouverner. D'autre part, parce que Machiavel y développe un réalisme politique qui affirme qu'il faut "suivre la vérité effective de la chose" et non "son imagination" pour comprendre le monde politique et qu'il faut décrire les moyens (la force, la ruse, la loi) les plus efficaces pour acquérir et conserver le pouvoir, ce qui est la fin de toute activité politique.
Le Prince tente de répondre à une question bien précise : comment faire régner l'ordre dans une Italie divisée et établir un État stable et unifié pour contrer les interventions extérieures (Rome, Empire, etc.) ? Mais pour atteindre ces fins, tous les moyens ne sont pas bons. Il serait donc faux de croire que le réalisme de Machiavel est un immoralisme ou un nihilisme politique. Selon cet auteur, l'art politique est un art rationnel qui sait utiliser les valeurs morales, religieuses, etc. selon les circonstances, tout en ayant l'air de les respecter pour préserver et développer l'État. En ce sens, la politique est, pour lui, amorale.
Les principes de l'art politique selon Machiavel sont les suivants :
- Découvrir les causes invariantes de l'activité politique en comparant les événements anciens et modernes.
L'histoire est donc un savoir essentiel, car elle présente les exemples et les contre-exemples de la vie politique et elle permet ainsi de découvrir les régularités qui structurent l'activité politique.
- Connaître le naturel de l'homme.
Pour Machiavel, les hommes sont inconstants, méchants, déraisonnables et incapables de tenir leurs engagements. Si l'homme était toujours un être raisonnable, les lois suffiraient à le gouverner, mais il est, plus souvent qu'autrement, comme une bête; alors le prince doit savoir user de la ruse du renard et de la force du lion.
La virtù (vertu) du Prince lui permet de gouverner les hommes, de conserver le pouvoir et cela, malgré la fortuna (fortune) changeante des événements. En tout temps, le prince doit trouver l'occasion favorable; telle est la virtù des grands hommes qui savent aussi créer les circonstances favorables. Cette conception du politique est ici fort bien expliquée par cet extrait du Prince.
Chacun entend assez qu'il est fort louable à un Prince de maintenir sa foi et vivre en intégrité, non pas avec ruses et tromperies. Néanmoins on voit par expérience que ces Princes se sont faits grands qui n'ont pas tenu compte de leur foi, et qui ont su par ruse circonvenir l'esprit des hommes, et à la fin ils ont surpassé ceux qui se sont fondés sur la loyauté.
Il faut donc savoir qu'il y a deux manières de combattre, l'une par les lois, l'autre par la force : la première sorte est propre aux hommes, la seconde propre aux bêtes ; mais comme la première bien souvent ne suffit pas, il faut recourir à la seconde. Ce pourquoi est nécessaire au Prince de savoir bien pratiquer la bête et l'homme. [...]
Puis donc qu'un Prince doit savoir bien user de la bête, il en doit choisir le renard et le lion ; car le lion ne se peut défendre des rets, le renard des loups ; il faut donc être renard pour connaître les filets, et lion pour faire peur aux loups. [...] Il faut aussi noter qu'un Prince [...] ne peut bonnement observer toutes ces conditions par lesquelles on est estimé homme de bien, car il est souvent contraint pour maintenir ses États, d'agir contre sa parole, contre la charité, contre l'humanité, contre la religion. Ce pourquoi il faut qu'il ait l'entendement prêt à tourner selon que les vents de fortune et variations des choses lui commandent, et [...] ne s'éloignent pas du bien, s'il peut, mais savoir entrer au mal, s'il y a nécessité.
Nicolas Machiavel, Le Prince, chap. XVIII, 1513.
La critique utopique
Le latin utopia est un néologisme qui signifie au sens propre "en aucun lieu". L'Île d'Utopia qu'invente More est un lieu imaginaire où se trouve le "meilleur gouvernement possible". En créant ce monde qui n'existe nulle part, More veut se donner un modèle de société qui est parfaitement descriptible et qu'il oppose aux mots et aux imperfections du monde politique réel. L'ouvrage est donc une réflexion critique sur le monde d'ici et un examen des possibilités d'organisation sociale qui permettraient l'épanouissement de l'homme.
La première partie de L'Utopie est une critique de la société européenne qui aboutit à des conclusions très percutantes :
- "les hommes ont fait des rois pour les hommes et non pour les rois [...] Le devoir le plus sacré du Prince est de songer au bonheur du peuple avant de songer au sien";
- il faut abolir la propriété privée, car elle est à la source de tous les maux qui affligent toutes les sociétés. À ce sujet, il faut rappeler ce que le voyageur pense de l'appropriation privée et ce qu'il a pu voir en Utopie.
Pour te dire en vérité, ami More, le fond de ma pensée, il me semble que partout où l'appropriation est privée, où pour tous l'argent est mesure de tout, il est à peu près impossible que la république soit régie de façon juste et prospère, à moins que tu n'estimes juste une société où les meilleurs biens échoient aux plus méchants, et heureuse une société où tous les biens, encore que de façon inégale, sont répartis entre le plus petit nombre, les autres étant réduits à une totale misère. C'est pourquoi, considérant les très prudentes et saintes institutions utopiennes où, avec un très petit nombre de lois, les choses sont si bien administrées que la vertu trouve récompenses et que, dans l'égalité des biens, tous jouissent de l'abondance, [...] je deviens plus équitable pour Platon et m'étonne moins qu'il ait refusé toutes les lois qui ne partagent également les biens entre tous les hommes.
Thomas More, L'Utopie, 1516.
Dans la deuxième partie, un voyageur décrit l'organisation économique, politique, sociale et culturelle de la meilleure forme de gouvernement qu'il a vue sur l'Île d'Utopie, là ou "la Constitution vise uniquement à assurer à chacun, pour la liberté et la culture de son esprit, le plus de temps et de loisir possible". Ce monde qu'a imaginé Thomas More est très subversif pour son époque (instruction et travail obligatoires, communauté des biens, élection démocratique des fonctionnaires, expansionnisme idéologique, dirigisme économique, etc.). Rappelons pour terminer que l'Utopie est publiée en 1516, c'est-à-dire un an avant que Luther expose ses 95 thèses. Dans l'extrait suivant, on voit combien More considère que, pour la bonne marche d'un État, il faut contenir les ferveurs religieuses excessives.
Les Utopiens qui n'ont pas embrassé la religion chrétienne ne cherchent, cependant, à en détourner personne et ne persécutent pas ses adeptes. C'est, en effet, un des principes les plus anciennement établis en Utopie que nul ne doit être inquiété pour sa religion. Le prosélytisme était permis, à condition de procéder avec douceur et modération, de propager sa propre foi par des arguments raisonnables, de ne pas détruire brutalement la religion des autres. Il était interdit, si la persuasion échouait, d'avoir recours à la violence et à l'injure. L'intolérance dans les controverses religieuses était punie de l'exil ou de l'esclavage.
User de violence et de menaces, en vue de faire accepter pour vrai par tous ce qu'on croit être la vérité, leur paraissait un procédé tyrannique et absurde.
Thomas More, L'Utopie, 1516.
Au XVIe siècle et au début du XVIIe, L'Utopie de More inspire Campanella (1568-1639), dans La Cité du soleil, et Bacon (1561-1626), dans La Nouvelle Atlantide. Toutes ces utopies de la Renaissance associent la raison et l'imagination pour produire une critique du monde politique réel à la lumière d'un monde imaginaire qu'elles se donnent comme modèle idéal. Les utopistes de la Renaissance ne cherchent pas à réaliser un programme politique mais plutôt, par la critique sociale, à faire l'éloge de la culture et de la raison.
