Le statut de l'artiste
La maîtrise et la possession de ses idées avant de devenir maître du monde ! Tel devait être la devise de ces nouveaux acteurs sur la scène de l'histoire. Artistes, savants, génies : les humanistes-ingénieurs qui, de Brunelleschi à Léonard, forment comme une nouvelle sorte d'expérimentateurs, avides de connaître le monde, de le décrire mais aussi de profiter directement de cette connaissance en créant de nouvelles machines, utiles ou spectaculaires. Aujourd'hui l'on qualifierait d'innovations les fruits de cette quête de la nouveauté, de cette recherche incessante,. Mais le contexte culturel était très différent. Pensons d'abord à Brunelleschi qui pour tenter de mettre à l'épreuve un nouveau mode de propulsion des bateaux sur l'Arno réclame au préalable, pour cette invention qui sera sans doute profitable, le privilège d'être le seul à pouvoir en tirer profit. Il contribue ainsi à inventer la propriété intellectuelle. C'est ce même Brunelleschi que l'histoire retiendra pour avoir conçu et réalisé le dôme de la cathédrale de Florence. C'est un architecte dont on retient le nom, singulièrement, alors que les maître d'œuvres des cathédrales gothiques ont sombré dans l'oubli ou ont été amalgamés au grand œuvre collectif.
L'innovation devient la marque de l'individu exceptionnel. Dans un climat où l'ingéniosité est recherchée et protégée même, les artistes sont de moins en moins anonymes, ils signent, revendiquent la paternité de leurs œuvres. Ils en deviennent les auteurs et, en s'associant à des commentateurs (des critiques...), font écoles. Certains d'entre eux sont présentés comme des génies qui concurrences les demi-dieux de la mythologie romaine.
C’est dans ce contexte que des humanistes polyvalents comme Brunelleschi participèrent au développement de ce que nous appellerions aujourd’hui le domaine de la propriété intellectuelle. De même c’est à cette époque que Venise, véritable métropole commerciale, institua la première législation sur les brevets pour remplacer la pratique des privilèges accordés exceptionnellement à des inventeurs.
La figure de Léonard de Vinci nous rappelle cependant qu'il ne faut pas moderniser indûment cette période. Car si celui-ci est comme la figure emblématique de l'artiste et du génie polymorphe il en montre aussi les limites : ses carnets de note sont codés, de plus ils sont écrits à l'envers ce qui rend leur lecture impossible sans un déchiffrement préalable. Certes l'on peut y voir des préoccupations qui relève encore là de la propriété intellectuelle mais l'on ne peut aussi y voir la manifestation intériorisée d'une méfiance face à la diffusion des idées, méfiance justifiée par l'intolérance des religieux face à l'esprit de découverte tout au long du XVIe siècle, intolérance renforcée par le Concile de Trente et qui devait perdurer au moins jusqu'à l'époque de Galilée.
L’humanisme créatif s’incarne dans de nouvelles professions : des peintres, des ingénieurs des architectes aussi. Voici comment l’un d’eux décrit pour de futurs clients les qualités qu’ils devraient rechercher chez celui-ci. Il faut remarquer la distance qui est avec les maîtres de l’Antiquité car si l’on cite Vitruve c’est pour s’en éloigner en prenant appui déjà sur Alberti, théoricien italien du siècle précédent.
A PRÉS AVOIR AVERTI ceux qui veulent édifier, quelles choses ils doivent considérer et prévoir devant que mettre la main en uvre, et aussi après leur avoir fait reconnaître la situation et assiette du lieu où ils doivent bâtir, afin qu'ils se sachent garder des choses incommodes et s'aider des bonnes et commodes, conséquemment je les veux ici avertir qu'ils doivent choisir un sage, docte, et expert architecte, qui ne soit du tout ignorant de la philosophie, des mathématiques, ni aussi des histoires, pour rendre raison de ce qu'il fait, et connaître les causes et progrès d'une chacune chose appartenant à l'architecture, et aussi qui entende la portraiture, pour faire voir et donner à entendre à un chacun, par figures et dessins, les uvres qu'il aura à faire. Semblablement qui connaisse la perspective, tant pour faire ses portaits, que pour savoir donner la clarté aux édifices, selon les régions et naturel de chacune partie d'iceux. Aucuns on dit qu'il doit aussi entendre la médecine, mais je ne trouve point que cela lui soit fort requis, comme nous l'avons discouru en l'épître adressée aux lecteurs, mais bien plutôt qu'il connaisse aucunes régles de philosophie naturelle, pour savoir discerner la nature des lieux, les parties du monde, la qualité des eaux, les régions, assiettes et propriétés des vents, la bonté des bois, des sables, et le naturel des pierres, afin de les faire tirer en temps propre, et connaître celles qui sont bonnes à faire la chaux et la tuile, et comme il faut mettre le tout en uvre. Il y en a aussi qui disent être nécessaire que l'architecte soit jurisconsulte ou, si vous voulez, qu'il sache les lois, à cause qu'il advient souvent qu'en bâtissant se peuvent mouvoir procès: mais cela à mon jugement ne lui est requis, quelque chose qu'en écrive Vitruve; car il suffit qu'il entende les ordonnances et coutumes des lieux pour faire son rapport au juge, qui puis en ordonne selon les lois, au profit de ceux à gui il appartient. Aussi telle charge est plus propre aux maîtres maçons et officiers (comme sont les maîtres des uvres et maîtres jurés des rois et seigneurs) qu'à l'architecte, qui a autre profession et beaucoup plus grande et honorable: jaçoit qu'il en peut aussi parler quand il y est appelé. Ledit Vitruve veut d'abondant que l'architecte soit grand rhétoricien, pour savoir bien déduire et rapporter éloquemment son entreprise devant les seigneurs et gens qui le mettent en besogne et l'emploient. Je suis d'opinion, avec Leon Baptiste Alberti, que cela ne lui est nécessaire, car il suffit qu'il donne seulement son conseil, et montre sa diligence naïvement et dise ce qui sera expédient pour parvenir à son entreprise et intention.
Philibert de l'Orme
Ce que révèle alors l'étude de la carrière des artistes c'est que ceux-ci deviennent comme des professionnels de la commandite. Le marché de l'art se développe et les artistes ne sont plus confinés à honorer qu'un seul protecteur. Leurs ateliers s'ouvrent, ils y acceptent les commandes tout en y faisant travailler des apprentis. Ils transmettent ainsi leur style, leur manière. D'autre part, les commandes ne sont plus le seul fait d'une aristocratie de robe ou d'épée ; elles ne visent pas que la réalisation d'œuvres exposées au public.
Il existe de plus en plus de collectionneurs, riches marchands, banquiers ou artisans. Cela entraîne une privatisation de l'art: tant les thèmes que les manières répondent à des goûts particuliers et participent à des jeux de société où ce qui est montré révèle le raffinement du commanditaire : l’œuvre demeure énigmatique hors de ce contexte.
