La légende de la Révolution
Le rôle du Comité d'instruction publique fut donc fondamental dans le triomphe de la Révolution, pour sa légende.
Le Comité d'instruction publique créé le 14 octobre 1791, siégera dès lors sans répit, à travers tous les orages de la Révolution, rendant compte tous les jeudis à l'Assemblée Nationale (par décret du 8 février 1793) de l'avancement de ses travaux, jusqu'au moment où Bonaparte en sonnera le glas. Le débat sur l'orientation de l'instruction publique de 1789 à 1795, débat principal avec quantité d'autres questions annonciatrices de notre modernité qu'encadre les activités de ce remarquable Comité, marque à la fois l'ambition des changements projetés et ses limites, la grandeur mais aussi les échecs du programme de la révolution physique et morale, comme on disait alors. La Constitution de 93 confirmera la continuité de la politique éducative de la Révolution : elle est seule de son genre dont les centres de gravité se maintiennent sensiblement pareils après le tournant majeur de la République. L'article 122 place ainsi " une instruction commune " au nombre des objets garantis à tous les Français.

Condorcet
Parmi les premiers membres du comité d'instruction publique de la Législative, des nobles libéraux, Lacépède, Pastoret, Condorcet... et des scientifiques de tendance jacobine, Romme, Lazare Carnot... Les membres successifs sous la Convention furent aussi parmi les plus illustres représentants du savoir. Ainsi, avec les inflexions particulières propres à l'ensemble de la politique des Assemblées, législative ou conventionnelle, dont il dépendait, le comité d'instruction publique a été constamment attentif à penser et à développer les moyens par lesquels l'homme éclairé pouvait se souder au citoyen libre dans un équilibre respectant le double impératif du bonheur individuel et de la prospérité commune.
Ce rêve qui se trouvait dans les livres des philosophes des Lumières, le Comité, investi du mandat de l'Assemblée nationale, a entrepris de le transformer dans la réalité révolutionnaire. Orientées par l'effort de construire l'unité nationale et de donner à chaque individu les capacités nécessaires à sa propre souveraineté en même temps que les instruments de la nouvelle sociabilité, les activités du Comité se sont manifestées sur un double plan permettant à la société d'ouvrir les voies de sa propre transformation. Gage politique matérialisé et ferment symbolique du changement social, le Comité d'instruction publique est parvenu à forger les leviers privilégiés de cette transformation rapide et profonde des rapports sociaux qu'on attendait de lui.
Ce qui reste des travaux du Comité est contenu dans une série de textes : rapports, projets de décrets, plans, opinions... qui brassent tous les problèmes que, depuis la fin du dix-huitième siècle, l'éducation pose à la démocratie tout autant qu'au mouvement général des idées philosophiques et religieuses. Les Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Législative, ceux de la Convention nationale, les renferment en entier. Ils rendent témoignage du travail impliqué pour "former un nouveau peuple", selon les mots d'un des plus célèbres auteurs d'un plan général d'éducation, Lepeletier de Saint-Fargeau, plan que reprendra Robespierre pour présenter le projet à la Convention comme le plus conforme aux idéaux moraux et politiques jacobins. Ces procès-verbaux, ces travaux qui déborde aisément l'histoire intellectuelle du XVIIIe siècle et le patrimoine de la France pour rejoindre dans sa marche l'humanité tout entière.
Révolution et République confondent ainsi leurs discours dans cette même mission par rapport au " peuple " et aux " progrès de la raison publique " qu'elles revendiquent uniment comme héritières des Lumières. Le dernier rapport sur l'organisation de l'instruction publique est présenté à la Convention nationale, au nom du Comité d'instruction publique, par Daunou le 27 vendémiaire an IV. Il signale en même temps que la fin de cette mission, ce qui est perçu comme l'achèvement de la Révolution, et avec elle, le moment où les institutions républicaines vont céder la place à un nouveau régime, celui de l'Empire. Le projet donne lieu à la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), dite loi organique de l'instruction publique, qui sera adoptée le veille même de la dernière séance de la Convention nationale et de sa séparation. Le point d'orgue est alors apporté à ce qui constitua l'objet du plus grand nombre de rapports, de discours, de décrets à cette époque en même temps que la principale activité de ce Comité d'instruction publique, qui, des douze comités de la Convention, approcha le plus, à cet égard, celle du Salut public. Voici la conclusion du rapport de Daunou :
Rapport de Daunou, 27 vendémiaire, an IV.
Représentants du peuple, après tant de secousses violentes, tant de soupçons inquiets, tant de guerres nécessaires, tant de défiances vertueuses; après cinq années si pleines de tourments, d'efforts et de sacrifices, le besoin le plus universellement senti est sans doute celui de la bienveillance, du rapprochement, de la réunion, du repos dans le sein des passions douces et des sentiments paisibles. Or, qui mieux que l'instruction publique exercera ce ministère de réconciliation générale ? [...] Oui, c'est aux lettres qu'il est réservé de finir la Révolution qu'elles ont commencée, d'éteindre tous les dissentiments, de rétablir la concorde entre tous ceux qui les cultivent; et l'on ne peut se dissimuler qu'en France, au XVIIIe siècle, et sous l'empire des lumières, la paix entre les hommes éclairés ne soit le signal de la paix du monde.
Les controverses que suscite la Révolution française à l'étranger et qui interférent avec le cours des événements, font partie elles aussi de sa légende. Que nous révèlent ces représentations, ces interprétations de cet événement formidable?
Tout d'abord que la Révolution perçue comme un événement fondateur, unique, total, extraordinaire, prend de surprise les contemporains. On a beau mobiliser l'outillage mental des Lumières, le fait révolutionnaire demeure irréductible dans la mesure où il avait été imprévu. La Révolution remplit le concept de révolution qui implique dès lors bouleversement et rupture. C'est ce qui déclenche une crise de la conscience européenne, crise qui d'ailleurs fut la dernière manifestation de cette civilisation liée à l'universalité de la langue française et que l'éveil des nationalités va bientôt démanteler.
Les contemporains réagissent d'emblée au caractère totalitaire et universaliste de cette Révolution sans précédent, qualifiée de " révolution du genre humain ", de " première révolution philosophique ", et qui par sa Déclaration des Droits en appelait à toute l'humanité pensante.
Dans la première décade, les grands foyers de réflexion se situent à l'étranger proche: c'est entre l'empirisme britannique et l'idéalisme germanique que s'instaurent les débats sur la légitimité révolutionnaire. En Angleterre, le livre de Burke, les Réflexions sur la Révolution de France est publié dès octobre 1790; traduit et réédité maintes fois, il donne le branle à une controverse toujours en cours. Il portait la discussion au coeur du problème : un peuple a-t-il le droit de changer sa Constitution ? Pour les Anglais, encore à la croisée des chemins, il s'agissait d'opter entre deux conceptions de l'événement de 1789. Était-ce une suite et une amplification des révolutions anglaise du 17e siècle ou une révolution sui generis, suspecte ou exécrable ? Burke démontrait qu'il y avait entre les 2 révolutions, différence non de degré mais de nature. L'une sagement empirique s'était bornée à remanier pour le consolider l'héritage des coutumes nationales. L'autre ayant fait table rase était prise d'un délire de construire du neuf et du géométrique: «chose étrange, sans nom et d'un sauvage enthousiasme ".
Et outre-Rhin que se passe-t-il ? Les réactions défendent-elles aussi comme Burke, le culte de la tradition?
Il y a deux types de réactions, l'une traditionaliste qui, sous ses formes principales s'inspire essentiellement de Burke. Le grand propagateur de la pensée burkienne dans toute l'Allemagne est Gentz, un fonctionnaire prussien qui voit dans l'ouvrage de Burke le meilleur antidote pour préserver ses concitoyens du virus révolutionnaire.
L'accueil de la grande majorité des intellectuels fut en revanche des plus enthousiastes. Hegel dit son éblouissement devant "l'aurore splendide" de la Révolution, Goethe, on l'a vu, salue en elle les "premières clartés du nouveau soleil" mais nul plus que Kant, épaulé par Fichte, son dernier disciple, pense avec plus de passion la Révolution française. Kant la perçoit comme symbole et témoignage philosophique. En 1793, en pleine violence révolutionnaire, Kant déclare que la Révolution française ne pouvait "qu'être jaillie de la source pure de la Justice". Par- delà le problème de la violence dans l'histoire et abstraction faite des moyens par lesquels se prépare concrètement le "règne des fins", ce qui reste est le passage mémorable de la revendication abstraite des Philosophes à la formulation de droits réels qui fondent l'état moderne, l'état de droit. C'est ainsi que l'événement Révolution française, un "événement de notre temps" est pris par Kant (dans le Conflit des facultés qui est de 1798) pour sa valeur symbolique exemplaire: d'abord parce qu'il réunit, à l'intérieur de l'histoire de l'humanité orientée vers le mieux, le triple caractère du signe historique, remémoratif (le passé), démonstratif (le présent), pronostique ou prophétique (le futur); ensuite parce que, dans la perspective d'une histoire et d'une anthropologie pragmatique de l'homme, la Révolution française prise comme "événement de notre temps", ayant cette valeur historique de signe, prouve de manière éclatante " la tendance morale de l'espèce humaine» vers le progrès et la disposition de l'homme à la liberté qui l'arrache à la causalité, et qui fait de l'humanité le sujet et la fin de l'Histoire.
Pour Fichte, pour ce jeune homme de 27 ans, la Révolution est le choc créateur qui décida de sa philosophie, "système de la liberté" et doctrine d'action. Fichte dans ses retentissantes Contributions destinées à rectifier le jugement du public sur la Révolution française, 1793, déclare:
Fichte, Contributions destinées à rectifier le jugement du public sur la Révolution française, 1793.
La Révolution française intéresse...l'humanité toute entière. Elle me semble être un riche tableau sur ce grand texte : les droits de l'homme et la dignité de l'homme
Fichte s'enthousiasme ainsi non pas tellement pour 89 mais pour la Convention jacobine et la Déclaration de 93. Disciple de Rousseau, il reprend contre Rehberg les arguments de Paine contre Burke en les outrant. Dès 1796, Fichte présente la Révolution française inspirée des anticipations de la Convention jacobine et de la réglémentation du maximum, comme un modèle de démocratie socialiste.
Et en France même, quelle représentation les révolutionnaires se font-ils eux de la Révolution ?
Eh bien en plus d'être proclamé à satiété événement fondateur, unique, total, la Révolution, plus précisément la République, est présentée comme un affranchissement de tout modèle historique. Robespierre souligne que la théorie révolutionnaire est aussi neuve que le gouvernement révolutionnaire et ne se trouve par conséquent dans aucun livre pendant que le journaliste Prudhomme annonce ainsi l'événement dans le journal Les Révolutions de Paris, n° 168, 22-29 septembre 1792 :
Citoyens,
Nous nous constituons Républicains... Nous voulons, nous la République mais non pas à la manière des Grecs, des Romains, des Bataves, des Anglais, des Suisses...
Nous sommes les premiers et les seuls qui donnons à la nôtre pour bases, les saintes lois de l'Égalité... Les premiers et les seuls, nous fondons un gouvernement tout fraternel; puissions-nous avoir des rivaux... Mais à coup sûr nous n'avons point de modèle, nous n'imitons personne... C'est la nature seule que nous consultons; nous remontons aux droits imprescriptibles de l'homme, pour en déduire ceux du citoyen. Cette république suppose de grandes vertus et assujettit à des devoirs pénibles et multipliés... et nos moeurs aussi doivent prendre le caractère de nos Lois.
Quant au député Rabaut de Saint-Étienne, il déclare, jetant un regard de mépris sur la Constitution anglaise, sur l'exemple américain où la république, accuse-t-il, menace de tourner à l'aristocratie des riches : " Nation française vous n'êtes pas faite pour recevoir l'exemple mais pour le donner ". En même temps, par l'universalisation de sa révolution, le peuple, pense-t-on, tiendra envers les autres peuples frères, un rôle salvateur. Son exemple doit transformer le monde entier. Et Robespierre concevant cette mission exemplaire de la Révolution comme une nouvelle croisade de la liberté et de l'égalité, préconise deux moyens pour qu'elle réussisse, l'un magistral, l'autre pratique " l'instruction et nos actions elle-mêmes». C'est ainsi que Robespierre soutient dans son discours du 29 mars 1793 devant la Convention :
Que le peuple français soit parmi les peuples ce qu'Hercule fut parmi les héros. [...] Nous porterons aux peuples étrangers la liberté et l'égalité.
Enfin, l'achèvement de la révolution est suspendu à une transformation radicale des coeurs et des esprits, une révolution à l'intérieur de chaque individualité.
L'entreprise de la révolution est vue ainsi comme une entreprise à jamais inachevée, suspendue à une transformation radicale partout des coeurs et des esprits, une révolution à l'intérieur de chaque individualité. Il faut sans cesse révolutionner la Révolution pour empêcher de la " glacer ", comme s'écrie, l'"archange de la Révolution ", Saint-Just.
Tout ceci forme bien comme la scène primitive des révolutions futures... Précisons, pour conclure, le legs de la Révolution
Sur le drapeau de 89, on déchiffre les droits de l'homme et la souveraineté du peuple. La rupture exprime la nature à la fois philosophique et politique de la Révolution qui conjugue à la dignité d'une idée, le caractère d'un commencement. Sur le drapeau de 93, en filigrane, c'est le rêve de l'égalité, cette espérance sans cesse ranimée, entreprise interminable, exportable dans le temps et l'espace et qui tire sa force de sa plasticité indéfinie.
Modèle-référence aux principes démocratiques et légende à la fois, voici le legs à l'humanité de la Révolution française : projet novateur-régénérateur, mythe principiel aux irrépressibles résurgences qui met fin à l'ancien et qui inaugure la nouvelle cadence de la réalité, l'encore-toujours impensé mais qui devient pensable dès lors qu'il instaure le changement dans la répétition des institutions. C'est dans ce jeu de bascule que se révèle la vivacité du révolutionner, le nerf même de la Révolution, inventeur agonique de toutes les nouvelles formes de la réconciliation de l'homme avec le monde ou de ses espoirs dans l'ordre qu'il fait éclore.
