Goethe à Weimar

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Au mois de novembre 1775, le duc Carl August appelle Goethe à sa résidence de Weimar. L'invitation s'adresse bien plus au jeune juriste qu'à l'auteur de réputation internationale de Werther. Goethe, âgé de 26 ans, doit assister le duc Carl August, à peine âgé de 18 ans, dans ses tâches de souverain. C'est contre la volonté de son père républicain que Goethe se rend à la cour de Weimar. Il est nommé ministre et reçoit en 1782 son titre de noblesse. Consécutivement et parfois même simultanément, Goethe administre les finances du duché, la construction des routes, l'exploitation des mines et l'armée. On ne peut s'imaginer comment Goethe, malgré toutes ces tâches administratives, pouvait encore trouver du temps pour sa production littéraire.

Au cours des dix premières années du temps qu'il a passé à Weimar, Goethe n'a guère écrit. Mais nous ne pouvons considérer Goethe uniquement comme écrivain. Au départ il voulait être dessinateur. On a retrouvé dans sa succession 30 000 graphiques, dessins et impressions, qui jusqu'à ce jour n'ont guère fait l'objet d'études. De plus, il était juriste professionnel et prenait son devoir envers l'État très au sérieux. Il est vrai que Goethe se plaignait parfois du fardeau de son travail et que les règles sévères de la cour n'étaient pas toujours à son goût. Mais Goethe se cherche de nouvelles occupations à Weimar. Il veut mener une vie active, peut-être aussi prendre part aux affaires internationales. La décision de se rendre à la résidence du duc de Weimar était un moyen de prendre ses distances de sa phase Sturm und Drang et d'un style de vie qui menaçait de réduire au néant la possibilité de faire carrière. Le devoir quotidien, trouver la juste mesure, voilà ce que Goethe cherche à Weimar. Ses expériences dans la politique appliquée et sa relation hors du commun avec Charlotte von Stein, une dame d'honneur et d'esprit supérieure à lui, et auprès de qui l'impétueux poète doit apprendre à apprivoiser sa fougue, sont autant d'éléments qui constituent son programme d'éducation.

Rétrospectivement, le Sturm und Drang apparaît à Goethe comme une conduite démesurée, sans aucun sens pour les limitations nécessaires à l'homme. Son Werther était déjà un premier règlement de comptes avec cette recherche dans l'infini, qui nie toute convention humaine.

Un troisième facteur essentiel qui contribue à ce changement chez Goethe sont les études scientifiques qu'il commence à Weimar. L'étude sérieuse de la nature et sa collection d'échantillons viennent remplacer son adoration exaltée de la nature à la Rousseau. On peut dire que Goethe fait véritablement son apprentissage de l'objectivité. Il se met à disséquer des noix de cocotier, à faire l'analyse de mollusques et l'élevage de plantes dans son jardin. Il se livre à des expériences magnétiques et électriques, assiste à des cours d'anatomie et en donne lui-même. Tout son entourage est atteint de sa passion de collectionneur et de chercheur. Madame von Stein doit faire cueillir de la mousse tandis que l'inspecteur des mines d'Ilmenau doit continuellement lui fournir des minéraux.. Il fait des observations astronomiques avec son télescope, et persuade ses amis de l'accompagner dans ses observations nocturnes. Nous savons que Voltaire aussi s'est livré un certain moment aux sciences naturelles, mais ce ne fut pour lui qu'un épisode, une courte passion provoquée par son amie, la grande mathématicienne Madame Chatelet. Chez Goethe, l'étude de la nature est intimement liée à sa production littéraire et un élément essentiel de sa vie. Lui-même en fait état dans les Conversations avec Eckermann.

Conversations de Goethe avec Eckermann

Toutefois, sans mes recherches dans les sciences naturelles, je n'aurais jamais appris à connaître les hommes tels qu'ils sont. Il n'est pas un autre domaine oè l'on puisse aborder d'aussi près la contemplation et la pensée pures, les erreurs des sens et celles de la raison, les faiblesses et la force du caractère. Tout est plus ou moins flexible et vacillant, tout se laisse plus ou moins ployer dans un sens ou dans l'autre; mais la nature ne plaisante pas: elle est toujours vraie, toujours stricte et rigoureuse. Elle a toujours raison, et les fautes et les erreurs ne sont que le fait de l'homme. Elle dédaigne ce qui est déficient, et elle ne révèle ses secrets qu'à ceux qui sont aptes à les recueillir, aux sincères et aux purs.

Les études scientifiques occupent 14 volumes des oeuvres complètes de Goethe. Ceci en soi nous donne déjà une bonne idée de l'importance dont jouissaient ces recherches dans sa vie. Dans quels domaines scientifique Goethe a-t-il été principalement actif ? Et avec quel succès?

Goethe s'est consacré avant tout à la minéralogie, la géologie, la botanique ainsi qu'à la météorologie. Il fit une découverte anatomique en 1784: l'os intermaxillaire. C'est un petit os de la mâchoire supérieure, qui lors du développement de l'embryon s'entrelace étroitement avec le reste de la mâchoire. Il n'est plus discernable dans le crâne adulte alors que chez les animaux, les singes inclus, on peut encore le distinguer. L'anatomie du 18e siècle considérait l'absence de cet os comme une caractéristique spécifique à l'homme, en fait comme la caractéristique anatomique par excellence distinguant l'homme de la bête. Goethe a été le premier à fournir la preuve de l'existence de cet os chez l'homme. Quoique son étude entra d'abord en contestation avec le monde de l'anatomie, elle fit son entrée dans les manuels d'anatomie comme résultat admis au début du 19e siècle. On peut admettre que Goethe a été le précurseur de la morphologie comparée et de la théorie de l'évolution. Sa découverte a inauguré en quelque sorte l'ère de la biologie moderne. Et pourtant les études scientifiques de Goethe ont longtemps été tournées en ridicule. Cela tient surtout à son traité des couleurs. Il y a tellement polémisé contre les résultats scientifiquement reconnus de Newton, que même ses amis les plus proches demeuraient incrédules. Les attaques de Goethe contre les résultats de Newton visent leur fondement mathématique et physique qui prétend pouvoir réduire la nature entière à des chiffres et des formules. Goethe oppose à la pensée mathématique et physique une pensée objective. Il s'attaque à l'évolution de la science moderne qui tend vers des modèles abstraits de la nature qui se dérobent à l'observation concrète. Goethe est un homme visuel. Il n'est pas du tout surprenant que ce sont plutôt les arts plastiques que le domaine de l'optique qui aient fait écho à son traité des couleurs, car il y parle aussi de l'effet des couleurs. Il répugne à Goethe que l'on puisse exprimer une couleur par un nombre, notamment par sa longueur d'onde. Au fond, Goethe veut unir poésie et science. C'est pour cela que le 19e siècle positiviste, où les soi-disant sciences exactes étaient devenues une religion, était peu favorable au chercheur intuitif qu'était Goethe. Aujourd'hui, les sciences naturelles n'ont presque plus rien à voir avec le monde, qui s'offre immédiatement à nous; elles étudient un monde qui a d'abord été créé par une technologie raffinée. Notre disposition à son égard est devenue plus critique et c'est pourquoi la pensée concrète de Goethe connaît un regain d'actualité.

Un autre point qui m'apparaît important est la mise en garde de Goethe contre la spécialisation à outrance. La grande exactitude des diverses sciences ne se gagne qu'au détriment de la vue d'ensemble. Le morcellement de l'esprit, le spécialiste qui ne perçoit plus rien du monde au-delà de son champ d'expertise, voilà ce qu'entendait Goethe par manque d'objectivité. Il fait aussi état de cela à Eckermann.

Conversations de Goethe avec Eckermann

Dès que, dans le domaine de la science, on adhère à une sorte de confession limitée, c'en est aussitôt fait de toute intuition libre et sincère. Le vulcaniste convaincu verra toujours à travers les lunettes du vulcaniste, de même le neptuniste et celui qui reconnaît les nouvelles théories des soulèvements terrestres verront à travers les leurs. Pour tous ces théoriciens renfermées dans un système exclusif, la vision des choses a perdu son innocence, et les objets n'apparaissent plus dans leur pureté naturelle. Et lorsque ces savants cherchent à nous rendre compte de leur manière de voir, quel que soit l'amour que chacun d'eux en particulier professe pour la vérité, nous n'atteignons jamais cependant à la vérité des objets, nous les percevons toujours colorés d'une forte dose de subjectivité.

Peut-être peut-on dire que Goethe est un véritable encyclopédiste ?

Oui, tout à fait. Plusieurs voient en lui le dernier génie universel, ce qui est peut-être un peu exagéré, car on ne peut certainement pas le comparer aux grands hommes de la Renaissance. Mais la multidisciplinarité de Goethe a fait en sorte qu'il est devenu un modèle pour le bourgeois cultivé, qui veut lui-même faire sa propre éducation et se perfectionner. Goethe est devenu l'accomplissement personnifié, un mythe de la perfection. La remarque de Napoléon à l'endroit de Goethe "Vous êtes un homme!" a tout autant contribué à son aura que le fait que Goethe n'était pas un érudit aride mais un homme plein de vie qui savait en goûter les plaisirs. Goethe a lui-même contribué à son ascension au rang de légende car il a consciemment planifié, organisé et même parfois mis sa vie en scène dans ce sens. C'est pourquoi on entend souvent dire que le la vie de Goethe est son plus grand chef -d'oeuvre.

Après dix ans au service de la cour de Weimar, Goethe file à l'anglaise le 3 septembre 1786 à trois heures du matin pour disparaître deux ans en Italie. Même sa plus intime confidente, Madame Charlotte von Stein, ne savait rien de ses projets de voyage. Á son supérieur, le duc Carl August, il n'en fit que de vagues allusions. Est-ce que cette fugue en Italie, puisque c'est bien d'une fugue qu'il s'agit, n'indique pas que Goethe trouvait l'atmosphère à la résidence trop oppressante ?

Oui, c'est juste. Goethe traversait une crise personnelle à cette époque. Les tâches quotidiennes, qu'il avait tant acclamées auparavant, le dépassaient et ne lui laissaient plus le temps d'écrire. Il était également déçu de ne pas avoir pu réaliser ses projets politiques. Ses plans de réforme agraire, par exemple, furent un échec complet. Le duché de Weimar connaissait les mêmes difficultés que les États aujourd'hui: le duché était endetté. Et tandis que d'un côté on épargnait, de l'autre on gaspillait à profusion. Bref, Goethe se rendait compte que la politique pouvait être une chose pénible. Finalement, sa relation difficile avec Madame von Stein, qui était mariée, faisait courir beaucoup de bruits à Weimar. Goethe veut, comme il l'écrit dans ses lettres, redevenir un être humain, il veut de nouveau vivre pour la nature et l'art. Il est suffisamment égoïste pour prendre sans permission des vacances de deux ans. À cette époque, il est déjà si bien établi à Weimar qu'il ne court de tout façon pas le risque de perdre son poste. Le duc Carl Auguste se montre d'ailleurs très compréhensif. Au retour de Goethe d'Italie, Carl August le libère des ses fonctions politiques et Goethe devient directeur du théâtre de Weimar ainsi que le conservateur de diverses collections scientifiques, ce qui le garde bien occupé.

Le voyage de Goethe en Italie est considéré comme la naissance du classicisme allemand. Sa rencontre avec l'art antique est pour Goethe une expérience décisive. Son enthousiasme pour l'Antiquité à une époque où la Révolution française se prépare peut à première vue paraître anachronique. Mais ce qui se cache derrière cela est typique de la pensée allemande: le renouvellement de la culture à l'ère moderne doit naître de l'esprit de l'Antiquité. Nous retrouvons cette idée chez Nietzsche aussi. Le classicisme allemand n'est pas une simple imitation des anciens maîtres, il est liée à la pensée de la progression. L'ancien, la tradition et l'exemplaire ont eux aussi besoin du nouveau et d'évoluer. Goethe est à la recherche d'une synthèse de l'Antiquité et de l'ère moderne. Jusqu'alors, la "Querelle des anciens et des modernes" n'avait pas encore connu cette dialectique. Nous avons donc affaire à une compréhension dynamique du classicisme. Je voudrais même pousser un instant les choses à l'extrême et dire que la Grèce véritable, cet ultime accomplissement humain, reste encore à être inventée pour Goethe. On pourrait parler d'une mission culturelle. C'est exactement dans cet ordre d'idées que Goethe et l'autre grand classique allemand, Friedrich Schiller, ont tenté d'oeuvrer à Weimar. Ils travaillaient à l'éducation esthétique et morale de l'homme. J'aimerais expliquer pourquoi la "beauté» joue un rôle si important dans cette conception du classicisme. D'abord, "beauté» n'est pas comprise dans sons sens superficiel. Pour Goethe, la "beauté» est la plus haute présence, elle est immédiate et donc une forme de vie puissante. La "beauté» est un principe vital, elle accentue l'existence de l'homme, elle le stimule et ancre l'homme en son for intérieur. On comprend donc l'importance de la rencontre entre le célèbre personnage de Goethe, Faust, et l'antique Hélène. Car Hélène est l'essence même de la beauté.

Le but du classicisme allemand est l'homme pleinement accompli. Le classicisme tente d'unir les idéaux de la raison et de la clarté de l'Aufklärung aux idéaux de naturel, de vie et d'intuition du Sturm und Drang. Le classicisme veut harmoniser, réconcilier les sphères séparées dans lesquelles nous pensons et existons. Il s'agit donc de la réconciliation d'antagonismes tels qu'individu et société, liberté et nécessité, tradition et progression, art et nature, intellect et sensualité. Cette union réussie apparaît à mon avis plus particulièrement dans les Élégies, que Goethe composa à son retour de Rome. En raison de leur caractère érotique, les Élégies firent sensation au moment de leur publication en 1795 et soulevèrent de violentes critiques. On se scandalisait de la nudité impudique des poèmes. Mais c'est justement la sensualité naïve et l'homme qui pense et apprend que Goethe loue dans ces poèmes. La plus connue des élégies est la cinquième. Elle est l'expression accomplie de l'intensité du plaisir de l'amour et des arts.

Goethe, Élegie V

Sur le sol classique, je me sens joyeux et inspiré. Le présent, le passé me tiennent un langage plus clair et plus séduisant. Je prends un plaisir toujours croissant à feuilleter au long des jours, d'une main assidue, les oeuvres des Anciens. Mais l'Amour au cours des nuits m'impose d'autres travaux: j'y gagne de n'être instruit qu'à demi, mais doublement heureux. Et n'est-ce pas m'instruire que de suivre les contours d'un sein charmant, de promener ma main sur les rondeurs des hanches? Alors seulement je comprends les marbres; je réfléchis et je compare; des yeux je palpe les reliefs, de la main je vois les contours. La bien-aimée me dérobe, il est vrai, quelques heures du jour, mais elle me donne en revanche les heures de la nuit. Et puis, on ne s'embrasse pas toujours, on échange aussi des paroles sensées. Quand elle cède au sommeil, couché près d'elle je suis le cours de mes pensées. Souvent aussi j'ai dans ses bras composé des poèmes, et sur son épaule j'ai scandé d'un doigt léger les rythmes de l'hexamétre.

Discutons brièvement de Faust, la tragédie de Goethe déjà mentionnée auparavant. Faust est une des oeuvres les plus significatives de la littérature internationale. Les études d'interprétation consacrées à cette oeuvre remplissent des bibliothèques entières. Quand Goethe a-t-il donc écrit Faust et en quoi Faust est-il si extraordinaire ?

Goethe a travaillé pendant soixante ans à son Faust, donc en fait toute sa vie. Ainsi, on ne peut pas le qualifier d'oeuvre du classicisme allemand car Goethe a commencé à concevoir Faust lors de sa phase Sturm und Drang et a terminé la deuxième partie du drame seulement un an avant sa mort. Faust est un savant qui a étudié toutes les sciences imaginables mais qui cependant demeure insatisfait de ses études. Le rationalisme aride n'étanche pas sa soif de connaissance. Il conclut un pacte avec le diable Méphistophélès, qui en retour s'engage à lui faire découvrir le monde. Méphistophélès a parié avec Dieu qu'il réussira à s'approprier Faust.

Faust n'est pas un drame au sens traditionnel, c'est un cycle de scènes qui miroitent les expériences de Faust dans le monde, une tentative de mettre en scène le monde dans sa totalité. Nous rencontrons dans la deuxième partie de la pièce un monde de fantaisie et de symboles, qui se démarque audacieusement et sans équivalent au sein de l'histoire européenne du drame. L'action se déroule à plusieurs époques et dans plusieurs mondes, il y a de nombreuses allusions faites à des mythes, à l'Histoire, à des événements d'actualité comme la construction de canaux, on y trouve des réflexions sur la littérature et la peinture, la société et l'État. Le tout est rendu dans un richesse inouïe de styles et de formes. Parce que le prologue a lieu au ciel et que le drame se termine au ciel, le monde de Faust est placé sous le signe de l'éternel et de l'absolu. L'essence de l'homme, comme le montre le drame, réside dans la recherche. La stabilité de l'homme se situe dans la progression continue. Toutefois, le chemin de l'homme en quête n'est pas continu et mène inévitablement à l'égarement. Le drame n'est pas seulement une légitimation de la quête humaine. Ce n'est certainement pas par hasard que Goethe a choisi le personnage historique de Faust, qui évolue à l'époque charnière entre le Moyen-Âge et l'ère moderne. Faust est l'homme moderne qui inconditionnellement, au mépris de toute autorité et avec pour appui nul autre que lui-même, cherche ce qui retient le monde dans ce qu'il a de plus intime, provoquant ainsi bien des malheurs même si en fait il aspire au bien. On pourrait dire que Faust est la tragédie même de l'expérience humaine. Il y a là une vision sombre de l'évolution de l'humanité. Mais Goethe ne moralise pas, il ne fait que représenter sans illusion, tout en affirmant la vie.

Au cours des dernières années de sa vie, Goethe considérait Faust comme son oeuvre principale. Cette pièce est en quelque sorte la somme de toute sa production. Il a pu rassembler dans Faust ses étonnantes connaissances dans tant de domaines du savoir. En ce sens, Faust est une oeuvre encyclopédique.