La taxinomie
Ailleurs que dans les hôpitaux ou les laboratoires de dissection, peu à peu, d'autres lieux imposent leur logique aux savoirs qui sont en voie de se constituer : ce sont les collections.
La collection : comment classer ?
Au confluent de l'humanisme et de l'exploration conquérante de l'homme occidental, et comme pour le rendre manifeste, des collections naissent. D'abord des collections d'antiquités pour les humanistes, puis les collections de livres, les bibliothèques, dont les premières bibliothèques publiques au XVIIe siècle; et rapidement des cabinets de curiosités où s'entassaient un peu pêle-mêle les monstres et les merveilles offerts aux princes.
L'Europe s'ouvre alors au monde d'une manière dont témoigne le succès culturel du thème de l'Orient : des ballets turcs de Molière à la marche turque de Mozart et aux chinoiseries des décors (meubles, porcelaine, cabinets...), des pagodes ou des pavillons de thé, goûtées par le XVIIIe siècle, en passant par Zadig de Voltaire ou Les Lettres Persannes de Montesquieu.
La multiplication des voyages d'exploration, et des récits de voyages qui les accompagnent nourrissent, en thèmes et en spécimens, cette soif de nouveautés. Or, ces merveilles, d'abord hétéroclites, mais qui en s'accumulant se développent en série, doivent être présentées à un public restreint d'abord puis au public.
Les premiers musées naissent comme des galeries d'objets rares ou curieux offerts par des princes pour perpétuer leur souvenir, comme une espèce d'hommage différé à soi-même. Dans ces collections, et pour des motifs divers comme, entre autres, la tradition bien ancrée de la culture des plantes médicinales, les collections botaniques vont rapidement prédominer et, avec elles, vont imposer la nécessité épistémologique de la classification.
Au jardin des plantes, la simple juxtaposition n'est pas de mise : pour donner accès aux spécimens, il faut les présenter dans un ordre qu'il faut élaborer. Le problème n'est pas si simple puisque l'utilité même ne peut être le seul guide en cette matière : depuis longtemps les apothicaires répertorient les usages variées des plantes et leurs parties.
C'est là une des figures d'un problème qui va hanter les naturalistes : comment classer ce que la nature nous présente ? Parmi les types de réponses qui ont surgi nous en présenterons deux; elles sont exemplaires par leurs oppositions mutuelles. Tournons notre regard, en conclusion, sur l'un et l'autre de leurs instigateurs respectifs : Linné et Buffon.
La classification et le problème de la spéciation
Carl Linné, le naturaliste suédois (1707-1778), passionné par l'acclimatation, propose une méthode systématique mais artificielle.
Cette méthode est fondée, pour les plantes, sur une caractéristique morphologique : la configuration de l'appareil sexuel reproducteur. La classification s'accompagne d'une nomenclature binominale (composée du nom du genre et du nom de l'espèce, dérivés du latin ou de la forme vernaculaire latinisée, ou encore du nom du découvreur latinisé), célèbre encore aujourd'hui.
Elle est solidaire d'un a priori créationniste fixiste qui se marie bien à l'idéologie protestante : la classification ne fait que révéler l'ordre imposé par l'intellect Divin à la nature de sorte que les espèces sont comme des entités sans liens avec leurs voisines.
À la classification linnéiste artificielle, d'autres naturalistes, tels les Jussieu, la célèbre famille de botanistes, de médecins et de professeurs attachés au Jardin du roi, devenu le Muséum sous la Révolution, voulurent lui opposer une classification naturelle où des plantes d'espèces voisines pouvaient être rapprochées.
L'oeuvre de Buffon (1707-1788) est gigantesque. Il s'est adjoint pour l'écrire plusieurs collaborateurs : Louis Daubenton pour l'histoire des quadrupèdes, Guéneau de Montbeillard et l'abbé Bexon pour l'histoire des oiseaux. Buffon entend faire oeuvre de vulgarisation et souhaite être lu par le plus grand nombre. Il est d'ailleurs considéré par ses contemporains, qui admirent le lyrisme de son style très soigné, comme un grand écrivain et même un grand poète.
S'affirmant comme un adversaire des classifications, il s'oppose à Linné, dès le début de son Histoire naturelle, en remettant en question le dogme de la fixité des espèces sur lequel est fondé la classification du botaniste suédois. Il ne veut connaître que l'espèce qu'il définit comme "une succession continue d'individus semblables qui peuvent se reproduire entre eux". Buffon, pour la classification, choisit ce que nous appellerions l'anthropocentrisme : tout est ordonné par rapport à l'utilité ou à l'affinité avec l'Homme. Ainsi le chien, plutôt que le zèbre, suit le cheval comme dans la vie !
Cette préséance de l'homme est construite en établissant les ressemblances et les différences entre les êtres. Il faut, écrit Buffon, "se servir de toutes les parties et chercher les différences ou les ressemblances dans l'individu tout entier". Buffon compare les effets de la nature respective des hommes et des animaux. Les hommes pensent et dirigent alors que les animaux sont dépourvus de cette faculté.
Voici ce qu'il soutient :
L'homme rend par un signe extérieur ce qui se passe au dedans de lui; il communique sa pensée par la parole: ce signe est commun à toute l'espèce humaine; l'homme sauvage parle comme l'homme policé, et tous deux parlent naturellement et parlent pour se faire entendre. Aucun des animaux n'a ce signe de la pensée: ce n'est pas, comme on le croit communément, faute d'organes; la langue du singe a paru aux anatomistes aussi parfaite que celle de l'homme. Le singe parlerait donc s'il pensait; si l'ordre de ses pensées avait quelque chose de commun avec les nôtres, il parlerait notre langue; et en supposant qu'il n'eût que des pensées de singe, il parlerait aux autres singes; mais on ne les a jamais vus s'entretenir ou discourir ensemble. ...
Il est si vrai que ce n'est pas faute d'organes que les animaux ne parlent pas, qu'on en connaît de plusieurs espèces auxquels on apprend à prononcer des mots, et même à répéter des phrases assez longues; et peut-être y en aurait-il un grand nombre d'autres auxquels on pourrait, si l'on voulait s'en donner la peine, faire articuler quelques sons: mais jamais on n'est parvenu à leur faire naître l'idée que ces mots expriment; ils semblent ne les répéter et même ne les articuler que comme un écho ou une machine artificielle les répéterait ou les articulerait. ...
C'est donc parce qu'une langue suppose une suite de pensées que les animaux n'en ont aucune; car quand même on voudrait leur accorder quelque chose de semblable à nos premières appréhensions et à nos sensations les plus grossières et les plus machinales, il paraît certain qu'ils sont incapables de former cette association d'idées qui seule peut produire la réflexion, dans laquelle cependant consiste l'essence de la pensée: c'est parce qu'ils ne peuvent joindre ensemble aucune idée, qu'ils ne pensent ni ne parlent; c'est par la même raison qu'ils n'inventent et ne perfectionnent rien.
Buffon s'il reste en deçà du problème de la spéciation, puisqu'il affirmera maintes fois que dans la nature seul existe l'individu, mettra l'accent, à partir de son poste d'intendant du Jardin du roi, sur les conditions de la réalité de la vie des spécimens.
De style prolixe, il ignore notre usage des notes de bas de page. Son oeuvre paraît comme une compilations de sources externes, rapportées dans le texte, d'observations et d'expériences, au sens quasi préscientifique du terme. C'est ce qui en fait aussi la richesse puisque cela le conduisit à intégrer la géographie à l'histoire naturelle, à reconnaître la diversité imposée par le déterminisme climatique, et, ultimement, l'unité de l'espèce humaine.
L'air et la terre influent beaucoup sur la forme des hommes, des animaux, des plantes: qu'on examine dans le même canton les hommes qui habitent les terres élevées, comme les coteaux ou le dessus des collines, et qu'on les compare avec ceux qui occupent le milieu des vallées voisines, on trouvera que les premiers sont agiles, dispos, bien faits, spirituels, et que les femmes y sont communément jolies, au lieu que dans le plat pays, où la terre est grasse, l'air épais, et l'eau moins pure, les paysans sont grossiers, pesants, mal faits, stupides, et les paysannes presque toutes laides. Qu'on amène des chevaux d'Espagne ou de Barbarie en France, il ne sera pas possible de perpétuer leur race; ils commencent à dégénérer dès la première génération, et à la troisième ou quatrième ces chevaux de race barbe ou espagnole, sans aucun mélange avec d'autres races, ne laisseront pas de devenir des chevaux français; en sorte que, pour perpétuer les beaux chevaux, on est obligé de croiser les races en faisant venir de nouveaux étalons d'Espagne ou de Barbarie. Le climat et la nourriture influent donc sur la forme des animaux d'une manière si marquée qu'on ne peut pas douter de leurs effets; et quoiqu'ils soient moins prompts, moins apparents et moins sensibles sur les hommes, nous devons conclure, par analogie, que ces effets ont lieu dans l'espèce humaine, et qu'ils se manifestent par les variétés qu'on y trouve.
Tout concourt donc à prouver que le genre humain n'est pas composé d'espèces essentiellement différentes entre elles; qu'au contraire il n'y a eu originairement qu'une seule espèce d'hommes, qui, s'étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents changements par l'influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, par les maladies épidémiques, et aussi par le mélange varié à l'infini des individus plus ou moins ressemblants; que d'abord ces altérations n'étaient pas si marquées, et ne produisaient que des variétés individuelles; qu'elles sont ensuite devenues variétés de l'espèce, parce qu'elles sont devenues plus générales, plus sensibles et plus constantes par l'action continuée de ces mêmes causes; qu'elles se sont perpétuées et qu'elles se perpétuent de génération en génération, comme les difformités ou les maladies des pères et mères passent à leurs enfants; et qu'enfin, comme elles n'ont été produites originairement que par le concours de causes extérieures et accidentelles, qu'elles n'ont été confirmées et rendues constantes que par le temps et l'action continuée de ces mêmes causes, il est très probable qu'elles disparaîtraient aussi peu à peu et avec le temps, ou même qu'elles deviendraient différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, si ces mêmes causes ne subsistaient plus, ou si elles venaient à varier dans d'autres circonstances et par d'autres combinaisons.
L'air et la terre influent beaucoup sur la forme des hommes, des animaux, des plantes: qu'on examine dans le même canton les hommes qui habitent les terres élevées, comme les coteaux ou le dessus des collines, et qu'on les compare avec ceux qui occupent le milieu des vallées voisines, on trouvera que les premiers sont agiles, dispos, bien faits, spirituels, et que les femmes y sont communément jolies, au lieu que dans le plat pays, où la terre est grasse, l'air épais, et l'eau moins pure, les paysans sont grossiers, pesants, mal faits, stupides, et les paysannes presque toutes laides. Qu'on amène des chevaux d'Espagne ou de Barbarie en France, il ne sera pas possible de perpétuer leur race; ils commencent à dégénérer dès la première génération, et à la troisième ou quatrième ces chevaux de race barbe ou espagnole, sans aucun mélange avec d'autres races, ne laisseront pas de devenir des chevaux français; en sorte que, pour perpétuer les beaux chevaux, on est obligé de croiser les races en faisant venir de nouveaux étalons d'Espagne ou de Barbarie. Le climat et la nourriture influent donc sur la forme des animaux d'une manière si marquée qu'on ne peut pas douter de leurs effets; et quoiqu'ils soient moins prompts, moins apparents et moins sensibles sur les hommes, nous devons conclure, par analogie, que ces effets ont lieu dans l'espèce humaine, et qu'ils se manifestent par les variétés qu'on y trouve.
Tout concourt donc à prouver que le genre humain n'est pas composé d'espèces essentiellement différentes entre elles; qu'au contraire il n'y a eu originairement qu'une seule espèce d'hommes, qui, s'étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents changements par l'influence du climat, par la différence de la nourriture, par celle de la manière de vivre, par les maladies épidémiques, et aussi par le mélange varié à l'infini des individus plus ou moins ressemblants; que d'abord ces altérations n'étaient pas si marquées, et ne produisaient que des variétés individuelles; qu'elles sont ensuite devenues variétés de l'espèce, parce qu'elles sont devenues plus générales, plus sensibles et plus constantes par l'action continuée de ces mêmes causes; qu'elles se sont perpétuées et qu'elles se perpétuent de génération en génération, comme les difformités ou les maladies des pères et mères passent à leurs enfants; et qu'enfin, comme elles n'ont été produites originairement que par le concours de causes extérieures et accidentelles, qu'elles n'ont été confirmées et rendues constantes que par le temps et l'action continuée de ces mêmes causes, il est très probable qu'elles disparaîtraient aussi peu à peu et avec le temps, ou même qu'elles deviendraient différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, si ces mêmes causes ne subsistaient plus, ou si elles venaient à varier dans d'autres circonstances et par d'autres combinaisons.
Buffon, philosophe, fut très proche de Diderot; il collabora indirectement, par Daubenton interposé, à plusieurs articles de l'Encyclopédie, et c'est un peu comme philosophe qu'il mène son projet d'histoire naturelle. Ne commence-t-il pas, en effet, en bon disciple de Locke, par réfléchir sur la valeur de la connaissance humaine et le pouvoir de l'entendement ? Son but est de découvrir les "vraies lois de la nature", et il pense que l'homme peut y parvenir.
Cette vaste entreprise, dont le dernier volume paraîtra en 1788, et fut constamment rééditée au XIXe siècle, nous apparaît étrangement familière, un peu comme un discours de vulgarisation. Or il faut se garder de moderniser ce que Buffon écrit; si le déterminisme climatique joue à plein, d'une part, il joue à l'intérieur de l'espèce (les variétés de l'espèce) et, de l'autre, il est réversible : l'histoire naturelle n'est pas
évolutive, elle n'est peut-être même pas une histoire comme on l'entend.
Pour que la théorie de l'évolution advienne, il faudra attendre l'intégration de l'anatomo-physiologie à la taxinomie et l'intégration de l'écologie à la biologie.
