Du Moyen Âge à la Renaissance
Les humanistes et "l'âge des ténèbres"
Pour les humanistes, le Moyen Âge est un âge de barbarie, de léthargie et de décadence. L'Église y a exercé une autorité excessive qui a entraîné la dégénérescence de tous les arts. Il n'y a donc rien de surprenant à ce que les humanistes aient créé l'expression "âge des ténèbres" pour identifier le Moyen Âge. À titre d'exemple, voici l'extrait d'une lettre que le géant Gargantua écrit à son fils Pantagruel dans Les Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, un livre de François Rabelais (1494-1553) paru en 1532.
Le temps était encore ténébreux et sentant l'infélicité et calamité des Goths, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature ; mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a esté de mon âge rendue ès lettres [...] Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, grecque, sans laquelle c'est honte que une personne se die savant, Hébraïque, Chaldaïque, Latine ; les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont été inventées de mon âge par inspiration divine [...]
François Rabelais, Les Horribles et Épouvantables Faits et Prouesses du très renommé Pantagruel, chap. 8, 1532.
Le retour aux sources archaïques du monde occidental à la tradition gréco-latine n'avait pas pour but de répéter simplement les faits et gestes des Anciens. Il fallait retrouver la pureté et l'authenticité des origines pour s'inspirer du caractère, de la valeur morale et de l'esprit de ces hommes. Pour les humanistes, les Giotto, Dante, Pétrarque et Boccace furent ceux qui purent justement s'inspirer de ces "archétypes d'humanité" pour faire naître une nouvelle culture et cela, par-delà "l'âge des ténèbres". Un bon exemple de tout cela nous est fourni dans cet extrait de l'Histoire des citoyens célèbres de Florence qu'avait entreprise au XIVe siècle Giovanni Villani et qui fut complétée par son neveu, Filippo Villani.
Après Claudien, qui fut a peu près le dernier des poètes des temps anciens, presque toute poésie disparut, à cause de la faiblesse et de l'avarice des Empereurs, et peut être aussi parce que les arts cessaient d'être estimés, la foi catholique s'étant mise à détester les fictions de l'imagination poétique, chose à ses yeux pernicieuse et vaine. La poésie restait donc abattue, gisante, privée d'honneur et de dignité, lorsque ce grand homme Dante Alligheri la rappela comme à la lumière hors des ténèbres, d'un abîme et lui tendant la main, redressa sur ses pieds l'art tombé.
Filippo Villani, Histoire des citoyens célèbres de Florence, XIVe siècle.
Le XIVe siècle, le dernier siècle du Moyen Âge, avait tout pour être nommé "âge des ténèbres". Apparaissant pour la première fois depuis le VIe siècle, la peste (la mort noire) qui commence en 1347 fera mourir en 3 ans entre le quart et le tiers de la population de l'Europe. Les crises économiques, les famines, les émeutes, les jacqueries, les guerres se succèdent tout au long de ce siècle.
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| Saint-Michel archange, anonyme, XIVe siècle. | La naissance de Vénus, détail, Botticelli, vers 1485. |
Dans un tel contexte, l'opposition lumière/ténèbres s'impose d'elle-même d'autant plus que les XVe et XVIe siècles voient réapparaître la prospérité économique grâce, entre autres, à la naissance de nouvelles techniques (le haut fourneau, le gouvernail de grande profondeur, etc.) et à une restructuration financière et commerciale. Mais au-delà de la perception de cette opposition tranchée entre un XIVe siècle ténébreux et un XVe siècle lumineux, le rejet complet du Moyen Âge est beaucoup plus le fait de l'attitude polémique d'une idéologie, l'humanisme, qui tente de se distinguer et de s'imposer.
Le legs du Moyen Âge
La culture classique n'est pas morte au Moyen Âge. On connaissait les textes des auteurs latins et la culture grecque était accessible grâce aux traducteurs arabes. Cette conservation et cette transmission de l'information ont donc été essentielles à la culture occidentale. La philosophie de Raymond Lulle (1232-1315) et celle de Guillaume d'Ockham (1280-1348) ont eu un impact notable chez les philosophes de la Renaissance. S'il paraît, pour certains, incontestable que la perspective dans les arts a vu le jour au XIVe avec Giotto et Alberti, il n'empêche que les cathédrales du Moyen Âge avec leurs jeux d'ombres et de lumières témoignent aussi d'une connaissance de la perspective.
Si l'on poursuivait la recherche des sources de la Renaissance dans le Moyen Âge, à la longue certains pourraient même être tentés de dire que la modernité est apparue immédiatement après le Moyen Âge, avec la fin du concile de Trente en 1563. Concile qui avait permis de réformer l'Église catholique et de faire ainsi face aux réformes protestantes. La Renaissance ne deviendrait alors que la lente agonie d'un monde arrivé à son crépuscule. Mais il ne fait pas de doute aujourd'hui que la Renaissance et le Moyen Âge sont des conceptions du monde, des systèmes culturels fondamentalement distincts. Ainsi, face à l'univers théocentrique du Moyen Âge où se joue le drame chrétien avec ses différents actes (la création du monde, le péché originel, la rédemption, le jugement dernier) et ses mondes surnaturels (l'enfer, le purgatoire et le paradis), il y a la vision d'un homme créateur comme Jérôme Cardan (1501-1576), médecin et mathématicien qui disait avec enthousiasme dans son Autobiographie : "Je suis né dans un siècle où la terre a été découverte [...] Les connaissances se sont étendues. [...] Que nous manque-t-il encore sinon de prendre possession du ciel ?"


