Condillac

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La sensation

Condillac reprend les thèses empiristes de Locke. Cependant, contrairement à lui, Condillac soutient que toutes nos connaissances viennent de la seule sensation. On retrouve donc ici la thèse fondamentale du sensualisme, à savoir que la sensation est l'unique source de toutes nos connaisances, et qui est une des formes possibles de l'empirisme. De la sensation naissent donc toutes nos idées, mais aussi, et c'est ce qui fait l'originalité de Condillac, toutes nos facultés.

Dans ce passage tiré de l'Extrait raisonné du traité des sensations, Condillac exprime clairement cette thèse ; pour lui, chacune de nos facultés apparait comme une transformation de la sensation initiale, et c'est en ce sens que l'on parle de sensation transformée.

Condillac, in Traité des sensations (Fayard, 1984), Extrait raisonné du traité des sensations, p.285.

Le principal objet de cet ouvrage est de faire voir comment toutes nos connaissances et toutes nos facultés viennent des sens, ou, pour parler plus exactement, des sensations : car dans le vrai, les sens ne sont que cause occasionnelle. Ils ne sentent pas, c'est l'ame seule qui sent à l'occasion des organes ; et c'est des sensations qui la modifient, qu'elle tire toutes ses connaissances et toutes ses facultés. Cette recherche peut infiniment contribuer aux progrès de l'art de raisonner ; elle le peut seule développer jusques dans ses premiers principes. En effet, nous ne découvrirons pas une manière sûre de conduire constamment nos pensées, si nous ne savons pas comment elles se sont formées. Qu'attend-on de ces philosophes qui ont continuellement recours à un instinct qu'il ne sauroit définir ? Se flattera-t-on de tarir la source de nos erreurs, tant que notre ame agira aussi mystérieusement ? Il faut donc nous observer dès les premières sensations que nous éprouvons ; il faut démêler la raison de nos premières opérations, remonter à l'origine de nos idées, en développer la génération, les suivre jusqu'aux limites que la nature nous a prescrites : en un mot, il faut, comme le dit Bacon, renouveler tout l'entendement humain.

L'hypothèse de la statue

S'il y a une chose à laquelle on pense lorsqu'on se réfère à Condillac, c'est sans aucun doute sa célèbre hypothèse de la statue. Condillac nous présente cette hypothèse dans le Traité des sensations : il propose de remplacer, par une hypothétique statue, l'homme originel. Cette statue est organisée comme nous intérieurement mais elle est animée d'un esprit qui est privé de toute espèce d'idées.

Condillac veut démontrer deux choses à l'aide de cette hypothèse. Premièrement, il veut montrer que toutes nos facultés tiennent leur source de la sensation. Il faut savoir que Condillac, dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines (premier ouvrage publié en 1746), considérait l'abstraction et le jugement comme irréductibles. Cependant, dans son Traité des sensations, il va jusqu'au bout en admettant une seule source de la connaissance, à savoir la sensation qui, en se tranformant, explique toutes les facultés : par exemple, l'attention, lorsque la statue est en présence d'une première sensation, la mémoire, lorsqu'il y a persistence de cette sensation, la comparaison, lorsqu'il y a attention à la sensation présente et à la sensation passée, etc., et l'entendement est l'ensemble des facultés ainsi engendrées.

À l'époque de Condillac, on s'interroge beaucoup sur l'influence qu'a chacun des cinq sens sur le fonctionnement de l'esprit. Condillac, et c'est la deuxième chose qu'il désire montrer, va soutenir une position radicale, à savoir qu'il y a une équivalence des cinq sens. Il attribuera même à la statue, comme premier sens, celui de l'odorat, ce sens étant considéré comme le plus primitif de tous les sens. Il montrera que toutes les facultés de la statue peuvent être engendrées à l'aide de ce seul sens.

Le problème de Molyneux

Selon l'opinion commune de l'époque, c'est le sens de la vue qui nous fait découvrir les grandeurs, les distances et l'existence du monde extérieur, ou en d'autre mots, il y a primauté de la vue dans la perception spaciale et dans la connaissance du monde extérieur. Dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines, Condillac soutiendra cette idée. Cependant, très en vogue à cette époque, il y a le fameux problème de Molyneux auquel philosophes et médecins tenteront de répondre.

Ce problème est le suivant : un aveugle-né, recouvrant soudain la vue, saurait-il distinguer par la vue une sphère d'un cube qu'il distinguait auparavant par le toucher ? Molyneux avait répondu non, Locke, Berkeley, Voltaire, l'ont approuvé. Dans son Traité des sensations, Condillac se rangera parmi eux. Pour lui, pas plus que l'odorat, le goût ou l'ouïe, la vue n'engendre le monde. C'est le toucher qui juge des grandeurs, des formes et des existences extérieures.

Dans l'extrait suivant, Condillac nous explique que progressivement la statue, par une série d'essais, apprend à régler ces mouvements en vue de sa conservation et à les lier à ses désirs, à sa volonté et ce, afin d'agir sur le monde.

Condillac, in Traité des sensations, Paris, Fayard, 1984, p. 218.

Nous avons remarqué, quand nous considérions l'odorat, l'ouïe, la vue et le goût, chacun séparément, que notre statue était toute passive par rapport aux impressions qu'ils lui transmettoient. Mais actuellement, elle peut être active à cet égard dans bien des occasions : car elle a en elle des moyens pour se livrer à l'impression des corps, ou pour s'y soustraire. Nous avons aussi remarqué que le désir ne consistoit que dans l'action des facultés de l'ame, qui se portaient à une odeur, dont il restait quelque souvenir. Mais depuis la réunion de l'odorat au toucher, il peut encore embrasser l'action de toutes les facultés propres à lui procurer la jouissance d'un corps odorifiant. Ainsi, lorsqu'elle désire une fleur, le mouvement passe de l'organe de l'odorat dans toutes les parties du corps : et son désir devient l'action de toutes les facultés dont elle est capable. Il faut remarquer la même chose à l'occasion des autres sens. Car le toucher les ayant instruits, continue d'agir avec eux, toutes les fois qu'il peut leur être de quelque secours. Il prend part à tout ce qui les intéresse; leur apprend à s'aider réciproquement; et c'est à lui que tous nos organes, toutes nos facultés, doivent l'habitude de se porter vers les objets propres à notre conservation.

Le langage

Finalement, il faut mentionner que le langage tient un rôle très important dans la pensée de Condillac.

En effet, selon lui, s'il n'y a pas de langage, il n'y a pas d'idées générales et, s'il n'y a pas d'idées générales, la connaissance du monde est impossible. Le langage, selon Condillac, permet de fixer nos idées. En d'autres mots, il permet à l'homme d'analyser ses pensées, de les composer, de les décomposer et de leur donner des noms et de les regrouper. C'est donc à l'aide du langage que l'homme, selon Condillac, peut constituer des idées générales qui sont abstraites à partir de données particulières des sens. Cependant, et ceci est très important, une langue peut être mal construite, elle peut s'appuyer, par exemple, sur des généralisations hâtives. Or seule l'analyse, pour Condillac, permet de corriger ces erreurs en décomposant et en recomposant à nouveau nos idées. Il est donc indispensable pour lui que nos langues soient bien faites puisque toute langue bien faite exprime une connaissance exacte de la réalité. C'est aussi en ce sens que l'on doit comprendre l'affirmation de Condillac, suivant laquelle "toute science est une langue bien faite".