Raison, tolérance, humanité...
Une figure humaine monte à l'horizon, celle du philosophe, une sorte d'intellectuel engagé, en qui se résume l'idéal des Lumières.
Au dix-huitième siècle, personnes cultivées et écrivains relèvent tous plus ou moins, comme adeptes ou comme adversaires, de l'esprit philosophique. Ceux qui le possèdent au plus haut degré et contribuent le plus à sa diffusion revendiquent le titre de philosophes. Celui-ci prend comme cri de guerre, comme le dit Condorcet, raison, tolérance, humanité... Définir le philosophe, c'est donc caractériser avec cette notion capitale l'esprit général du dix-huitième siècle, cet esprit philosophique qui anime les pensées et le comportement à l'époque. Écoutons pour commencer quelques extraits de l'article "philosophe" dans l'Encyclopédie. Longtemps attribué à Diderot, le texte est en fait de Dumarsais, un grammairien très radical. Il développe avec beaucoup de clarté la conception du philosophe, pensant et agissant selon la raison, sociable et humain tel que l'entendait en général le dix-huitième siècle. Ce texte montre aussi les oppositions fondamentales dans la société de l'époque entre foi et raison dont le parti des philosophes se fait le propagandiste et monte bien en épingle le souci caractéristique de l'utile et du mieux-être social.
Dumarsais, article "philosophe", Encyclopédie
Les autres hommes sont déterminés à agir sans sentir ni connaître les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu'il y en ait. Le philosophe, au contraire, démêle les causes autant qu'il est en lui, et souvent même les prévient, et se livre à elles avec connaissance: c'est une horloge qui se monte, pour ainsi dire, quelquefois elle-même... La raison est à l'égard du philosophe ce que la grâce est à l'égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien à agir, la raison détermine le philosophe...
De cette connaissance que les principes ne naissent que des observations particulières, le philosophe en conçoit de l'estime pour la science des faits... ainsi, il regarde comme une maxime très opposée aux progrès des lumières de l'esprit que de se borner à la seule méditation et de croire que l'homme ne tire la vérité que de son propre fond...
L'esprit philosophique est donc un esprit d'observation et de justesse, qui rapporte tout à ses véritables principes, mais ce n'est pas l'esprit seul que le philosophe cultive, il porte plus loin son attention et ses soins.
L'homme n'est point un montre qui ne doive vivre que dans les abîmes de la mer ou au fond d'une forêt; les seules nécessités de la vie lui rendent le commerce des autres nécessaire; et dans quelque état où il se puisse trouver, ses besoins et le bien-être l'engagent à vivre en société. Ainsi, la raison exige de lui qu'il étudie, et qu'il travaille à acquérir les qualités sociales. Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde; il ne croit point être en pays ennemi; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre; il veut trouver du plaisir avec les autres; et pour en trouver, il en faut faire. Ainsi il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font vivre; et il trouve en même temps ce qui lui convient; c'est un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile.
... La société civile est, pour ainsi dire, la seule divinité qu'il reconnaisse sur la terre; il l'encense, il l'honore par la probité, par une attention exacte à ses devoirs, et par un désir sincère de n'en être pas un membre inutile ou embarrassant...
Le vrai philosophe est donc un honnête homme qui agit en tout par raison, et qui joint à un esprit de réflexion et de justesse, les murs et les qualités sociales.
Tandis que le philosophe au sens traditionnel est avant tout un spécialiste de la théorie et de l'abstraction, le philosophe du dix-huitième siècle, c'est-à-dire, en général. tout homme éclairé, pénétré d'esprit critique, est donc d'abord un homme pratique et soucieux de la réalité quotidienne. Les principes essentiels qui orientent son style de vie sous l'égide de la raison sont : i) le souci d'être utile en exerçant des activités qui contribuent au maintien et au progrès de la civilisation ; ii) la sociabilité en vivant dans la cité des hommes et non dans la solitude ; ce qui donne aux lieux habituels de réunion, clubs, salons, cafés, une influence décisive ; iii) le cosmopolitisme en constituant, par-dessus les frontières, une sorte d'internationale des esprits.
Tout ceci se fait non au gré du hasard mais sous l'égide de la raison. Le sourire de la raison, telle était la façon dont Carré, un critique, définissait la philosophie de Fontenelle. Mais il est frappant de constater que ce sourire se retrouve au dix-huitième siècle sur les visages d'auteurs aussi différents que Crébillon le dramaturge, Voltaire le polémiste et l'ironiste, ou d'Alembert, le mathématicien et le collaborateur de l'Encyclopédie. Songeons aux pastels que La Tour a fait de ces personnages. Ces portraits témoignent bien de la façon dont devait s'éclairer le regard et se nuancer le sourire de ces philosophes : "sous la joie de l'intelligence vive et derrière l'esprit critique un peu désabusé à qui rien n'échappe, vibre une riche sensibilité et se dévoile un profond désir de comprendre tout ce qui est humain".
La raison, cette faculté, dont parlait déjà le dix-septième siècle de Descartes et de Boileau, prend une signification nouvelle : elle inspire l'esprit critique, dont le droit de regard s'étend désormais à tous les domaines, en vue de construire un monde éclairé. Prolongeant les recherches de Descartes, de Pascal, et surtout des libertins de la fin du siècle précédent, le philosophe s'acharne à perfectionner les méthodes qui permettent d'atteindre à la vérité : la critique du témoignage notamment est la base de tout raisonnement.
Mais, attention, parler du philosophe, c'est s'en tenir à une notion abstraite et impersonnelle, à laquelle chaque philosophe a apporté sa contribution, mais qui ne s'identifie totalement et exactement à aucun d'eux en particulier, car chaque philosophe est un individu concret et original. Aussi bien la lutte philosophique ne s'est-elle pas livrée seulement entre les philosophes et le pouvoir, mais, à l'occasion, entre les philosophes eux-mêmes. (D'Holbach-Diderot vs. Voltaire ; Voltaire vs. Rousseau).
Il reste donc à étudier, comme nous le ferons au cours des entretiens prochains, quelle a été la contribution de chaque individu à la notion, c'est-à-dire en quoi Voltaire, Montesquieu, Diderot, Rousseau, et d'autres, tout en étant des représentants de l'esprit philosophique, ont eu chacun une philosophie propre.
