De Dieu et de la liberté de philosopher
Examinons maintenant le second des trois motifs invoqués par Spinoza pour entreprendre son Traité théologico-politique : "combattre l'opinion qui ne cesse de m'accuser d'athéisme". Pour Spinoza, la substance, ou Dieu, n'est pas un être transcendant par rapport au monde. Au contraire, il existe une identité absolue entre la substance et ce monde-ci. La substance, ou Dieu, est absolument infinie, existe nécessairement et est ce par quoi tout est et tout peut être conçu. Cette conception de Dieu peut être qualifiée de moniste et de panthéiste.
- Monisme : la multiplicité des choses est réductible à une seule substance qui rend possible l'explication de l'ensemble des réalités.
- Panthéisme : Dieu est un être impersonnel non distinct du monde; d'après cette doctrine, tout est Dieu, c'est-à-dire tout ce qui existe est une expression de la réalité divine.
Dieu est une substance unique et immanente qui est constituée d'une infinité d'attributs, soit l'ensemble des aspects sous lesquels la substance se présente à nous par intellection. Les êtres singuliers (ou les modes) sont des expressions de cette substance unique.
On pourrait être tenté de croire que Spinoza n'a employé le mot "Dieu" que pour ne pas attiser les fureurs intégristes contre lui. Ce serait faire de la philosophie de Spinoza un naturalisme ou encore un matérialisme. Cette idée pourrait être justifiée par des raisons politiques, telles que la crainte d'être condamné au bûcher, comme l'a été Giordano Bruno en 1600. Mais il n'y a point chez Spinoza d'athéisme ou de matérialisme. Pour lui, Dieu n'est pas que la matière, mais aussi une infinité d'autres choses (les attributs) et cet ordre dans la nature, cet enchaînement de causes et d'effets est conçu par un entendement infini.
Il serait intéressant d'aborder ici sommairement le problème du statut de la raison chez Spinoza, qui nous renvoie au statut de la rationalité philosophique. Selon sa conception, 1) la raison est suprême et immuable; 2) la raison est une réalité supérieure, le principe essentiel de toute réalité; 3) la raison assure la cohérence du monde et permet de concevoir l'unité des phénomènes derrière la multiplicité des apparences; 4) la raison est le principe essentiel de toute connaissance.
Venons-en maintenant au dernier motif invoqué par Spinoza dans sa lettre à Oldenburg : "la liberté de philosopher et de dire notre sentiment; je désire l'établir par tous les moyens." Pour lui, la politique rend possible l'éthique. Elle instaure la sécurité et la liberté par une loi commune. Les structures politiques donnent donc les moyens pour libérer les individus lorsqu'elles permettent une "vie véritable de l'esprit". L'institution de la société ne détruit pas la liberté, mais rend possible son déploiement. À ce titre, la démocratie est le meilleur régime.
Extrait 14.3A
[...] il ne peut se faire que l'âme d'un homme appartienne entièrement à un autre ; personne en effet ne peut transférer à un autre, ni être contraint d'abandonner son droit naturel ou sa faculté de faire de sa raison un libre usage et de juger de toutes choses.
[...] ce n'est pas pour tenir l'homme par la crainte et faire qu'il appartienne à un autre que l'État est institué ; au contraire c'est pour libérer l'individu de la crainte, pour qu'il vive autant que possible en sécurité, c'est-à-dire conserve, aussi bien qu'il se pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d'exister et d'agir. [...] La fin de l'État est donc en réalité la liberté.
[...] Dans un État démocratique (c'est celui qui rejoint le mieux l'état de nature) tous conviennent d'agir par un commun décret, mais non de juger et de raisonner en commun [...]. Moins il est laissé aux hommes de liberté de juger, plus on s'écarte de l'état naturel, et plus le gouvernement a de violence.
Baruch Spinoza, Traité théologico-politique, chap. XX, 1670.
Selon Spinoza, l'État ne doit pas réglementer nos pensées, car il empêcherait alors l'exercice de la raison et laisserait libre cours aux préjugés. Pire encore, il provoquerait la haine contre lui et remettrait en question son existence. Il est toujours possible de contenir la liberté d'expression, mais il est vain d'empêcher l'exercice intérieur de la pensée. Si, pour le citoyen, le plus grand devoir est de s'assujettir à la raison, pour l'État, le sien est de nous rendre libres, c'est-à-dire de nous assujettir à la liberté.
