Le jansénisme
Port-Royal: la rigueur de la grâce
Le jansénisme peut être compris comme un mouvement de réforme religieux à l'intérieur du catholicisme. En France il est lié à l'histoire d'une famille et à celle d'une institution : les Arnauld (20 enfants dont 6 filles, toutes religieuses) et Port-Royal. Angélique Arnauld (1591-1661), qui avait été faite abbesse de Port-Royal à l'âge de onze ans, décida de retourner à l'application stricte de la règle en 1609.
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L'abbé de St-Cyran devint son confesseur dans les années vingt. Or, celui-ci, était devenu non seulement l'ami de Cornelis Otto Jansen lors d'un séjour prolongé en France, 1604-1617, mais surtout son propagandiste. L'abbaye Port-Royal devint donc le centre de rayonnement de ce mouvement austère qui adhérait à la doctrine de la prédestination : depuis le péché originel et la chute de l'homme corrompu, Dieu n'accordait sa Grâce et sa miséricorde qu'a un petit nombre d'élus, abandonnant les autres par justice. On le voit, cette doctrine se rapprochait de celle défendue par certaines églises protestantes. Jansen (1585-1638), lui, la fondait sur une analyse des écrits de St-Augustin, analyse qu'on publia après sa mort en 1640 sous le titre de l'Augustinus .
En 1643 Antoine Arnauld expose le point de vue Janséniste dans son traité De la fréquente communion, où il soutient que l'infini respect que l'on doit au sacrement ainsi que l'esprit de renoncement impose une certaine abstinence. En 1649 (en pleine Fronde) la Sorbonne condamne 5 propositions tirées de l'Augustinus, condamnation confirmée par le pape en 1653 mais qui donne lieu à une dénégation immédiate de la part des Jansénistes: les propositions hérétiques ne se trouvent pas dans l'Augutinus!
Peu après, Blaise Pascal , dont la soeur Jacqueline était entrée à Port-Royal, en 1652, et qui s'était reconverti à la suite d'une nuit d'extase en 1654, publie Les Provinciales (1656-57) un ensemble de lettres où il ridiculise les Jésuites et leur casuistique: sous prétexte de s'attacher les princes ceux-ci justifieraient leurs pires excès. C'est qu'à partir de 1656 le clergé et le roi impose , à tous les ecclésiastiques, la signature d'un formulaire où Jansénius et sa doctrine sont condamnés: l'affaire durera dix ans et en 1664 l'archevêque de Paris fit expulser les religieuse de Port-Royal de Paris; celles-ci se réfugièrent alors à Port-Royal des champs.
À la fin de son règne, et à la suite d'une nouvelle querelle doctrinale, Louis XIV fit raser Port-Royal des champs en 1709 et amena le pape Clément XI à condamner le Jansénisme dans sa bulle Unigenitus en 1713. Mais, l'archevêque de Paris et le Parlement refusèrent de se soumettre, le jansénisme s'était allié au gallicanisme, il était devenu comme un parti politique qui à la fois s'opposait à l'absolutisme royal et pontifical.
Blaise Pascal
De la vie de Pascal on pourrait retenir les aspects religieux et polémiques en soulignant la rigueur et l'indépendance de sa pensée, il s'affirme comme un intellectuel irréductible. Nous nous attacherons plutôt à son oeuvre scientifique et plus particulièrement à l'irruption du calcul des probabilités qui vient marquer une nouvelle rationalisation du monde à venir.
Très tôt, le jeune Blaise manifesta un don pour l'arithmétique et on lui attibue généralement la paternité de la première machine à calculer, pour laquelle il obtint un privilège royal, l'équivalent d'un brevet d'invention actuel. Il se consacra également à la "physique expérimentale" : la reprise et l'illustration publique de l'expérience de Torricelli ( l'ascension du Puy du Dôme avec un tube remplit de mercure... ) resteront dans les esprits comme le récit parfait de l'expérience idéale. Un peu trop idéale s'il faut en croire des historiens comme Koyré qui mettront en doute la réalisation concrète de certaines de ces démonstrations. Son Traité sur le vide qu'il rédigea alors ne fut jamais publié contrairement à ses mémoires sur l'équilibre des liquides et la pesanteur de l'air (publiés en 1663).
Son oeuvre mathématique est particulièrement riche quoique, là encore, elle ne fut publiée qu'inégalement. Retenons que son approche des probabibilités est marqué par le jeu de hazard puisque c'est en fréquentant des cercles mondains qu'il fit connaissance du chevalier de Méré qui lui soumit des problèmes et notamment celui du partage des gains d'une partie de dés inachevée. Son approche du calcul des probabilités est liée à la combinatoire et au triangle arithmétique dit "triangle de Pascal".
À la fin de sa vie il s'attaque à la rédaction d'une apologie de la religion catholique, dont les fragments nous resterons sous le titre de Pensées, où apparait toute l'influence de ses conceptions mathématiques sur sa réflexion : la notion d'infini est rapporté aux nombres et l'argument du pari, qui est présenté comme un engagement métaphysique fondamental, repose sur une analytique des probabilités dont, curieusement, Dieu n'est que le spectateur impassible.
Pascal, Pensées.
233.-Infini-rien.-Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimensions. Elle raisonne là dessus, et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose.
L'unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plus qu'un pied à une mesure infinie. Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu; ainsi notre justice devant la justice divine. Il n'y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu, qu'entre l'unité et l'infini
Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde. Or, la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus.
Nous connaissons qu'il y a un infini, et ignorons sa nature. Comme nous savons qu'il est faux que les nombres soient finis, donc il est vrai qu'il a un infini en nombre. Mais nous ne savons ce qu'il est: il est faux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair; car, en ajoutant 1 unité, il ne change point de nature; cependant c'est un nombre, et tout nombre est pair ou impair (il est vrai que cela s'entend de tout nombre fini). Ainsi on peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il est.
N'y a-t-il point une vérité substantielle, voyant tant de choses qui ne sont point la vérité même ?
Nous connaissons donc l'existence et la nature du fini parce que nous sommes finis et étendus comme lui. Nous connaissons l'existence de l'infini et ignorons sa nature, parce qu'il a étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous. Mais nous ne connaissons ni l'existence ni la nature de Dieu, parce qu'il n'a ni étendue ni bornes.
Mais par la foi nous connaissons son existence; par la gloire nous connaîtrons sa nature. Or, j'ai déjà montré qu'on peut bien connaître l'existence d'une chose, sans connaître sa nature.
Parlons maintenant selon les lumières naturelles.
S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport avec nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question ? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui.
Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, stultitian; et puis, vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole: c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens.- « Oui; mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle, et que cela les ôte de blâme de la produire sans raison, cela n'excuse pas ceux qui la reçoivent. »-Examinons donc ce point, et disons: " Dieu est, ou il n'est pas. " Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien déterminer: il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.
Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix; car vous n'en savez rien.- "Non; mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; car, encore que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute: le juste est de ne point parier."
-Oui; mais il faut parier; cela n'est pas volontaire vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu' il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre: le vrai et le bien et deux choses à engager: votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude, et votre nature a deux choses à fuir: l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, en choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous né perdez rien. Gagnez donc qu'il est, sans hésiter.-" Cela est admirable. Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop." -Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n' aviez qu'à gagner deux vies pour une vous pourriez encore gager; mais s'il y en avait trois à gager, il faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. Et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous, s'il y avait une infinité de vie-infiniment heureuse à gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela ôte tout parti: partout où est l'infini, et où il n'y pas a infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner Et ainsi, quand on est forcée à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder la vie, plutôt que de la hasarder pour le gain infini aussi prêt à arriver que la perte du néant.
Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera, et qu'il est certain qu'on hasarde, et que l'infini distance qui est entre la certitude de ce qu'on s'expose, et l'incertitude de ce qu'on gagnera, égale le bien fini, qu'on expose certainement, à l'infini, qui est incertain. Cela n'est pas; aussi tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude; et néanmoins il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n'y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu'on s'expose et l'incertitude du gain; cela est faux. Il y a, à la vérité, infinité entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais l'incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce qu'on hasarde selon la proportion des hasards de gain et de perte. Et de là vient que, s'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre, le parti est à jouer égal contre égal; et alors la certitude de ce qu'on s'expose est égale à l'incertitude du gain: tant s'en faut qu'elle en soit infiniment distante. Et ainsi, notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte, et 1 infini à gagner. Cela est démonstratif; et si les hommes sont capables de quelque vérité, celle-là l'est.
- "Je le confesse, je l'avoue. Mais encore n'y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu ?"-Oui, l'Écriture, et le reste, etc.
- "Oui; mais j'ai les mains liées et la bouche muette; on me force à parier, et je ne suis pas en liberté; on ne me relâche pas, et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse ?"
- Il est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez. Travaillez donc, non pas à vous convaincre par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin; vous voulez vous guérir de l'infidélité, et vous en demandez le remède: apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé: c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira.- " Mais c'est ce que je crains. "
-Et pourquoi ? qu'avez-vous à perdre ?
Mais pour vous montrer que cela y mène, c'est que cela diminuera les passions, qui sont vos grands obstacles.
Fin de ce discours.- Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti 7 Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices; mais n'en aurez-vous point d'autres ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie; et qu'à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain, et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous reconnaîtrez à la fin que vous- avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n'avez rien donné.
-" Oh! ce discours me transporte, me ravit, etc. "
-Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire; et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse.

