Le règne de Louis XIV
Que peut-on dire de la Cour et du rôle que joue Versailles dans cette politique d'absolutisme royal ?
Pour Louis XIV la Cour n'est pas seulement une réunion brillante mais le rassemblement de toute une noblesse domestiquée. À la Cour les nobles sont connus; c'est en y paraissant qu'ils peuvent prétendre toucher des pensions. Un noble est perdu si le roi peut dire de lui : "c'est quelqu'un que je ne vois jamais".
La Cour qui ne vit que par le roi s'installe définitivement à Versailles en 1682. Avec ses lignes horizontales, son décor symétrique, sa profusion de statues, le Palais donne une impression de colossal et de majestueux. Toute la disposition intérieure est conçue en fonction de la personne du Roi, le Roi-Soleil, et sa chambre constitue le centre géométrique d'un grandiose cérémonial. Versailles, oeuvre de Mansart, qui marque le triomphe de l'art classique et la glorification du grand roi, devient le cadre du culte rendu au monarque dont la vie et les rapports avec les courtisans sont réglés par l'étiquette. Elle est hiérarchisée, chacun essayant d'obtenir un service dans la Maison, civile ou militaire du roi. Voici vu par Louis XIV lui-même le rôle du roi à la Cour :
Tous les yeux sont attachés sur lui seul; c'est à lui seul que s'adressent tous les vux; lui seul reçoit tous les respects, lui seul est l'objet de toutes les espérances; on ne poursuit, on n'attend, on ne fait rien que par lui seul. On regarde ses bonnes grâces comme la seule source de tous les biens; on ne croit s'élever qu'à mesure qu'on s'approche de sa personne ou de son estime; tout le reste est stérile.
Imaginons de suivre une journée à Versailles sous Louis XIV...
Comme chaque matin, peu après le réveil sonné par les trompettes de la garde, Louis XIV devant les dignitaires de sa "Maison" récite la prière, puis assiste à la messe chantée. Un cérémonial compliqué indique combien de personnages peuvent entrer dans la chambre, puis ils assistent à la messe à laquelle ils accompagnent le roi, en regardant non l'autel mais le roi.
Le roi a réunit ensuite son Conseil d'en Haut, nous dirions aujourd'hui Conseil des ministres, où entouré de Colbert, de Louvois, du maréchal Vauban, il prouve sa grande passion du bien public.
Dans l'après-midi, des fêtes somptueuses se déroulent dans le cadre des jardins tracés par Le Nôtre; on y joue des pièces de Molière, on y danse des ballets sur la musique de Lulli. La dépense est énorme et chacun rivalise pour se faire remarquer du prince. Mais Louis XIV en favorisant l'existence d'une pléiade d'artistes, en protégeant les lettres et les arts, accordant aides et pensions aux écrivains et aux artistes qui se conforment à l'idéal de bon goût, en suscitant une intense activité intellectuelle a su créer par là un des aspects les plus brillants de l'histoire de son temps, et son règne tire une partie de son importance des écrivains, peintres, sculpteurs, musiciens qu'il a encouragés et qui symbolisent l'élégance, la grâce, la solennité du grand siècle.
Comment caractériser l'idéal classique et cette tendance vers l'ordre et la raison ?
L'idéal classique triomphe dès le début du règne personnel de Louis XIV. Pendant une vingtaine d'années les chefs d'uvre se succèdent.
Le classicisme trouve son théoricien en la personne de Boileau qui énonce dans son Art poétique les règles auxquelles la poésie et le théâtre doivent être soumis. De leur côté les Académies codifient les règles et forment les artistes dans le style officiel. En ce qui concerne la langue, c'est de Malherbe que date la théorie du bon usage qui va prendre forme dans les années qui suivent. On récuse le langage trop barbare des pédants, les termes trop techniques des avocats et des juges pour définir le beau langage, comme le fera en 1647 Vaugelas, "la façon de parler de la plus saine partie de la Cour", en prenant le mot de Cour au sens large, c'est-à-dire en y comprenant "les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville où le prince réside, qui par la communication qu'elles ont avec les gens de la Cour participent à sa politesse".
Un des buts assignés dès sa fondation à l'Académie française (1635) est de dresser un tableau exact et méthodique de cette langue épurée par les discussions autour du bon usage. L'article 26 des statuts de l'Académie stipule qu'il "sera composé un Dictionnaire, une Grammaire, une Rhétorique et une Poétique sur les observations de l'Académie".
L'académie se met au travail et les Sentiments de l'Académie sur le Cid (1637) comprennent déjà toute une partie consacrée à l'étude de la langue. Mais le dictionnaire démarre difficilement... L'académicien Vaugelas arrête dans ses Remarques qu'il "n'y a qu'un maître des langues, qui en est le roi et le tyran, c'est l'usage".
L'idéal classique met au premier plan la raison et s'interdit de peindre des cas particuliers. Ce qu'il veut atteindre, c'est le général, l'universel car c'est seulement ainsi qu'on peut dégager le beau. L'écrivain classique préfère ne pas choisir ses exemples dans la vie quotidienne mais s'inspirer de l'Antiquité, ne pas représenter les gens du commun mais des princes et des rois. La violence des passions doit être contenue et ne pas se manifester par un langage ou des gestes déplacés sur la scène. Modération, bienséance, vraisemblance, autant de règles que l'honnête homme se doit d'appliquer. Dans tous les domaines, l'homme doit rester maître de son corps et de ses sentiments.
Après la Fronde le généreux fait place à un autre grand type humain : l'honnête homme. Ce dernier a moins d'illusions sur la puissance et la liberté humaines mais qui accepte de se soumettre à l'ordre social au goût et à une Raison qu'il estime universelle.
Socialement l'honnête homme reste un mondain qui met au premier plan l'art de la conversation (songeons à La Rochefoucauld) et a généralement des liens avec la Cour, sans être nécessairement un noble. L'honnête homme est un bourgeois ou un noble et ses manières doivent toujours être celles d'un homme universel.
Humainement il est soucieux de se conformer à l'usage et se méfiant de l'orgueil individuel (La Fontaine) il cherche le juste milieu (Molière) tout en se défiant des passions, en lesquelles il voit, comme l'analysent un Pascal ou un La Rochefoucauld, des formes déguisées de l'amour-propre ou amour de soi. Le grand problème pour l'honnête homme est donc de trouver des éléments modérateurs à ses passions qui lui semblent, comme dans le théâtre de Racine, à la fois inévitable set redoutables. De sa lucidité à leur égard il tire déjà un remède, aussi le vice par excellence est cette hypocrisie, dénoncée par Molière. La retraite peut apparaître comme l'ultime remède comme en témoignent Mme de Sévigné, Mme de La Fayette ou La Fontaine.
Politiquement l'honnête homme n'a rien d'un révolutionnaire, s'il sait critiquer ce qu'il n'approuve pas dans l'état social du XVIIe siècle (La Fontaine, Molière), il est reconnaissant au monarque d'assurer l'ordre. Il pense avec Pascal que la politique n'est pas du domaine de la raison et juge que la monarchie étant d'origine divine, le roi n'est responsable que devant Dieu, comme l'écrira Bossuet. Il ne croit pas au progrès par le changement des institutions mais par la seule amélioration des consciences individuelles.
La fin du règne de Louis XIV est précisément marquée par la querelle des Anciens et des Modernes. Ces derniers se sentent plus libres, moins liés au roi et à Versailles. Un monde nouveau se prépare en même temps qu'une nouvelle mentalité se dessine. Littérairement les modernes acceptent encore la doctrine classique mais leur esthétique moins rationaliste admet la primauté du sentiment sur les règles, un certain renouvellement des genres, la possibilité d'un progrès en art pendant que politiquement, tout en refusant de bouleverser l'ordre établi, ils estiment avoir le droit d'intervenir dans les problèmes de l'État, en raisonnant au nom "du genre humain".
