Le retentissement de l'Encyclopédie

Mais heureusement pour les Encyclopédistes et, pour nous, les Jésuites se font expulser de France, et, malgré des difficultés de toutes sortes, voire les défaillances passagères de Diderot, le reste des volumes continue à paraître.

Mais il y a encore de nombreuses escarmouches. En 1770, par exemple, l'avocat général Séguier dénonce derechef au Parlement de Paris l'entreprise des Encyclopédistes. L'attaque se fait à la fois encore plus violente et plus précise, mais révéle du même coup que les cibles ont bel et bien atteintes et que la partie a été gagnée, du côté des philosophes. Voici un extrait de son discours :

L'avocat général Séguier, discours devant le parlement de Paris, 1770.

Les Philosophes se sont élevés en précepteurs du genre humain. Liberté de penser, voilà leur cri, et ce cri s'est fait entendre d'une extrêmité du monde à l'autre. D'une main, ils ont tenté d'ébranler le Trône; de l'autre, ils ont voulu renverser les Autels. Leur objet était de faire prendre un autre cours aux esprits sur les institutions civiles et religieuses, et la révolution s'est pour ainsi dire opérée... Éloquence, poésie, histoire, romans, jusqu'aux dictionnaires, tout a été infecté.

Enfin, le dernier tome paraît en 1765, les dernières planches en 1772. L'oeuvre compte alors vingt-huit volumes. Quelques années plus tard s'ajouteront cinq volumes de "suppléments" et deux volumes de "tables".

Le dernier article du dernier tome est sur la ville de Zzuéné ou Zzeuene. L'honneur de clore l'Encyclopédie revient au chevalier de Jaucourt, le collaborateur infatigable de Diderot. Il s'achève sur un acte de foi dans l'avenir de ce genre d'entreprises collectives et le triomphe des philosophes contre les adversaires des Lumières. Citons Jaucourt :

Jaucourt, article "Zzuéné", Encyclopédie, 1765.

(Géog. anc.) Ville située sur la rive orientale du Nil dans la haute Égypte, au voisinage de l'Éthiopie.

C'est ici le dernier mot géographique de cet ouvrage, et en même temps sans doute celui qui sera la clôture de l'Encyclopédie.

"Pour étendre l'empire des Sciences et des Arts, dit Bacon, il serait à souhaiter qu'il y eut une correspondance entre d'habiles gens de chaque classe; et leur assemblage jetterait un jour lumineux sur le globe des Sciences et des Arts". Ô l'admirable conspiration ! Un temps viendra que des philosophes animés d'un si beau projet oseront prendre cet essor ! Alors il s'élèvera de la basse région des sophistes et des jaloux un essaim nébuleux qui, voyant ces aigles planer dans les airs, et ne pouvant ni suivre ni arrêter leur vol rapide, s'efforcera, par de vains croassements, de décrier leur entreprise et leur triomphe.

Voilà de belles perspectives d'avenir. Est-ce que l'Encyclopédie a eu effectivement le gros impact escompté ?

Elle a eu un retentissement si considérable qu'on la retrouve alors dans toutes les bibliothèques de l'Europe. Un historien de mes amis, spécialiste de l'Histoire du Canada et collectionneur des ouvrages matérialistes du XVIIIe siècle, m'a raconté que jusque sur le champ de bataille de la plaine d'Abraham, l'état-major de chaque armée s'arrachait le dernier volume qui venait de paraître, à l'époque.

Par-delà l'anecdote, on peut saluer dans l'Encyclopédie ce double aspect remarquable qui lui donne sa portée universelle : elle reste à la fois un monument de science dans ce siècle qui s'ouvre au progrès scientifique, et une formidable machine de guerre idéologique contre le dogmatisme et l'autorité. Son impact vient de ce qu'elle donne aux bourgeois et aux aristocrates complices, amis du progrès et des lumières, le ton juste sur tout. Sa philosophie est une philosophie de la raison. Au nom de la raison elle bat en brèche non seulement les superstitions mais encore les croyances. L'esprit général de l'E. est un esprit de laïcisation, hostile au christianisme, plus particulièrement au catholicisme. Pour discréditer les croyances religieuses, on use de toutes sortes de ruses et d'artifices destinés à dépister la surveillance des censeurs ; comme je l'ai dit, il s'agit de sous-entendus perfides, fausses louanges, ironie, renvois d'un article à plusieurs autres, développement d'apparence parfaitement conformiste dans des articles destinés à frapper l'attention alors que tout l'arsenal des arguments critiques et démolisseurs se trouve dissimulé dans des articles qui ne laissent rien suspecter de prime abord. Méthode savante dont Diderot a l'audace de livrer le secret à l'article Encyclopédie et qui fait de ce grand dictionnaire un adversaire déclaré des religions révélées et de tout ce qui ne répond pas aux exigences de la raison et de l'esprit critique. Robespierre va appeler les Encyclopédistes, les préfaciers symboliques de la Révolution.

En même temps qu'elle forme l'esprit critique, l'oeuvre développe le goût de la recherche scientifique, fait le bilan des dernières découvertes et en montre, par ses planches, les applications techniques comme les appareils de laboratoire impliqués dans les expériences et les recherches.

Elle atteint ainsi le double but qu'elle s'était proposée. Travaillant consciemment à changer les façons de penser, comme le proclame Diderot, précisément dans l'article "encyclopédie", l'Encyclopédie a contribué avec puissance à l'ébranlement de l'Ancien Régime pour l'avènement de ce monde nouveau, le nôtre, la démocratie de la liberté et de l'égalité dont Goethe saluait la naissance au soir de la bataille victorieuse de Valmy.

Grâce à qui a fonctionné la machine ? Quels sont, autrement dit, les collaborateurs, l'équipe des Encyclopédistes ?

Diderot (1713-1784), d'abord, qui a été le maître d'oeuvre, le capitaine de l'aventure de l'Encyclopédie Son collaborateur principal, c'est le mathématicien d'Alembert (1717-1783), mais qui se décourage assez tôt et abandonne, en cours de route. Diderot, de 1746 à 1749, avec l'aide de D'Alembert, plus connu que lui, à ce moment, et mieux introduit, va recruter des collaborateurs, se procurer des appuis importants, tels Voltaire, Montesquieu, c'est-à-dire les grands intellectuels de l'époque, intéresser activement à l'entreprise les salons qui dirigent l'Opinion, par exemple ceux de Madame Geoffrin, de Madame du Deffand.

L'équipe encyclopédique, elle, est très nombreuse, très diverse aussi. Citons parmi les noms de première grandeur parmi les quelques 130 collaborateurs, le matérialiste d'Holbach (1723-1789) dont le salon était le quartier général des philosophes (articles en chimie, minéralogie, politique) et l'auteur du Système de la Nature, du Système Social, les catéchismes systématiques de l'esprit philosophique. Condillac (1714-1780), sensualiste, qui adapte de façon originale et radicalise l'empirisme de Locke en critiquant l'innéisme des facultés que Locke laissait intact. C'est l'auteur de l'article "système", mais aussi de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines et du Traité des sensations. Daubenton (1716-1800), collaborateur de Buffon, auteur de nombreux articles d'histoire naturelle. Quesnay (1694-1774), chef de l'école des physiocrates selon laquelle le sol seul est créateur des richesses. C'est l'auteur de l'article "fermiers" et de l'article "grains", un des plus influents de l'époque, où il discute de la théorie des "bons prix". Turgot (1727-1781), futur grand ministre libéral de Louis XVI, appelé par le souverain pour "épurer les finances". C'est l'auteur du second article (le premier est de Rousseau) "économie politique" qui popularise le fameux "Laissez faire, laissez passer" de Gournay. Dumarsais (1676-1756), grammairien célèbre et radical athée, auteur du militant article "philosophe". Il faut compter aussi Helvétius, un des représentants les plus authentiques de l'esprit encyclopédiste (1715-1771), fermier général, auteur de l'Esprit qui fit scandale en 1758 et précipita la condamnation de l'Encyclopédie en 1759 par le Parlement. Athée comme d'Holbach, sa morale matérialiste est fondée sur l'intérêt. Le salon de sa femme était un des lieux de rendez-vous les plus importants des philosophes et fera le lien post-révolution avec la nouvelle génération des Idéologues, ceux qu'on appelera l'Encyclopédie vivante.

Comment se présente matériellement l'Encyclopédie ?

L'Encyclopédie se présente sous la forme d'épais volumes in-folio, d'un nombre de pages variables (le 1er tome compte 914 p. d'articles). Le texte est imprimé sur 2 colonnes. La plupart des articles sont suivis d'une lettre qui permet d'identifier leur auteur. Par exemple "O" désigne d'Alembert, "S", J.-J Rousseau, "D", Jaucourt, le plus gros travailleur de l'Encyclopédie, le bras droit de Diderot. Quant aux planches auxquelles Diderot a travaillé avec passion, elles sont groupées par science ou par métier. Leur importance est considérable. Par exemple 83 planches dont beaucoup sont constituées par plusieurs dessins pour l'agriculture et l'économie rustique. Chaque partie est précédée d'une explication détaillée de toutes les figures qui y sont contenues, figures elle-mêmes reproduisant les plus minutieux détails d'un métier, des instruments et des outils. Une des plus grandes originalités de l'Encyclopédie réside précisément dans la place assignée aux arts mécaniques et la réhabilitation de cet aspect essentiel de l'activité humaine. Le Conservatoire des Arts et Métiers est issu directement de l'Encyclopédie, à l'origine ainsi de l'enseignement technique moderne.

On sait qu'après le retrait du privilège royal, chacun des volumes de l'Encyclopédie, imprimés clandestinement, portera en frontispice, une gravure de Cochin fils représentant, sous un temple ionique, la Vérité rayonnante d'une lumière qui écarte et disperse les nuages mais enveloppée d'un voile que la Raison et la Philosophie, à ses côtés, s'apprêtent à arracher. À gauche de la Vérité, voici l'Imagination se disposant à l'embellir et à la couronner. À ses pieds, les principaux métiers ainsi que les techniques qui s'y rattachent.

Telle une aérienne passerelle, cette composition allégorique nous permet d'apercevoir les deux aspects du domaine qu'elle relie à travers le temps. Son caractère frappant, suffit, d'un côté à résumer le chemin que la Révolution des pensées et des actions a parcouru jusque-là, de l'autre à signaler celui où désormais elle va s'engager, de manière irrésistible. Porte-couleurs parlant d'une entreprise qui a été le symbole général des Lumières, cette gravure célébre l'ouverture de notre histoire moderne. Le passage à l'esprit critique, à l'esprit de liberté qui s'accomplit, au moment des Lumières, par la conjugaison du rationalisme et de l'esprit philosophique, ne pouvait sans doute se faire sans le travail à la fois de sape et de construction du redoutable Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers. Machine formidable dressée contre la réalité du passé, ses croyances et ses institutions, l'Encyclopédie a permis aux contemporains d'espérer l'avènement d'un monde nouveau, parce qu'ils croyaient tout comme les Philosophes au poids propre de la Raison critique; et que selon la raison, l'homme est destiné à être émancipé par la raison.